Même si Pascan remplace Air Canada, le problème risque de demeurer entier en ce qui a trait au prix des billets si le système ne change pas, souligne Gaétan Lelièvre.
Même si Pascan remplace Air Canada, le problème risque de demeurer entier en ce qui a trait au prix des billets si le système ne change pas, souligne Gaétan Lelièvre.

Services aériens régionaux: l’occasion de briser le modèle

CARLETON — Si le départ d’Air Canada de la Gaspésie, du Bas-Saint-Laurent et d’autres secteurs du Québec constitue un coup dur à court terme, l’ex-député de Gaspé Gaétan Lelièvre assure que ce désistement doit être envisagé comme une opportunité de redessiner les services aériens selon les besoins des régions rurales.

Comptant à son crédit 30 ans d’analyse des services aériens, parce qu’il a aussi été directeur des services municipaux et directeur de MRC avant d’être député, M. Lelièvre croit qu’il faut briser le modèle actuel, reposant généralement sur un unique pourvoyeur privé dans les aéroports régionaux.

«Même si Pascan Aviation remplace Air Canada à Gaspé, si le modèle privé actuel ne change pas, les gens des régions continueront de payer 1000 $, 1500 $ et jusqu’à 1900 $ pour des allers-retours entre leur aéroport et Montréal ou Québec. J’ai fait l’exercice le 30 juin et Pascan offre un billet Bonaventure-Montréal pour 1587 $ le 6 juillet, avec retour le lendemain», souligne-t-il.

«Il faut établir des partenariats avec les communautés. Elles doivent être des partenaires réels, pas dépendantes d’un exploitant comme Air Canada. Le service doit être offert à un prix accessible et ce service doit être planifié avec une vision de développement des régions. Le temps est important dans la société d’aujourd’hui. Le train aussi est primordial, mais il y a des situations où ça prend l’avion, pour des médecins par exemple, mais aussi pour des patients et pour le public en général. L’avion n’est pas un luxe. Il ne peut plus être perçu comme ça», explique Gaétan Lelièvre.

Maintenant expert-conseil en développement régional, l’ex-député de Gaspé prêche pour sa région, mais il ne prêche pas pour ses besoins. Il dit avoir horreur de prendre l’avion!

Gaétan Lelièvre concède qu’il faut un retour des services aériens à Gaspé au plus coupant, en septembre par exemple, et que ce retour se calquera vraisemblablement sur le modèle connu de pourvoyeur privé non-partenaire.

Maintenant expert-conseil en développement régional, Gaétan Lelièvre comprend mal l’hésitation des gouvernements à négocier à la baisse le prix des billets d’avion de leurs propres fonctionnaires.

«Mais il faut réserver du temps pour revoir le modèle et l’implanter à moyen terme. Si on veut poursuivre nos efforts de développement, il faut pouvoir aller où l’on veut rapidement et les gens doivent pouvoir venir ici tout aussi vite. S’il est question d’attirer les jeunes familles en Gaspésie, elles ne veulent pas être isolées par des billets d’avion au prix exorbitant», tranche-t-il.

Il y a 10 ans, alors qu’il évoluait en administration municipale, Gaétan Lelièvre a travaillé sur un modèle coopératif régional de services aériens.

«Le prix d’un aller-retour Gaspé-Montréal revenait à 440 $. Nos chiffres avaient été validés par des experts. Il y a plus de complexité si on établit une coopérative interrégionale, mais ça vaut la peine. On parle d’une entreprise d’économie sociale, incluant les municipalités, les chambres de commerce, les usagers, les employés. On peut penser à des citoyens qui deviennent membres et qui ont un rabais sur le prix des billets», explique-t-il.

Le modèle Lindberg

Ces coopératives trouveraient assurément, si elles ne veulent pas acquérir des appareils, des partenaires privés pour les fournir.

«Je regarde le modèle Lindberg, établi en Ontario par Serge Larivière. Il a été un fondateur de la firme aérienne Porter, qui offre des vols dans le nord de l’Ontario pour des prix inférieurs à 400 $. M. Larivière parle d’une barrière de 400 $. En haut de ça, les gens ne prennent pas l’avion. Il n’est plus à Porter, qui fonctionne toujours. Il est propriétaire de l’aéroport de La Macaza, dans les Laurentides et il s’intéresse aux régions», note M. Lelièvre.

Modèle Lindberg ou pas, les services aériens régionaux doivent être redéfinis en fonction des citoyens, «pas d’une compagnie comme Air Canada qui se servait des services régionaux pour alimenter l’international», assure-t-il.

Le nouveau modèle, qu’il soit coopératif, qu’il soit composé de régies intermunicipales ou qu’il soit inspiré de ces deux orientations, aura besoin d’appui gouvernemental, ce qui n’est pas une tare, note Gaétan Lelièvre, considérant que les grands aéroports urbains en reçoivent aussi.

«L’aide gouvernementale est déjà commencée dans le cas de Québec, avec les améliorations apportées aux aéroports de Gaspé, Sainte-Anne-des-Monts et Grande-Rivière. Il faut que ça continue. Du côté fédéral, on peut aussi penser à une aide à l’exploitation des aéroports, modulée selon le nombre de passagers, mais aussi des frais d’exploitation. N’oublions pas que c’est le retrait d’Ottawa d’une multitude d’aéroports, dont Gaspé, qui est à l’origine de certains des problèmes vécus maintenant. Les communautés ont été dans l’obligation de prendre possession de leur aéroport plutôt que de les perdre, et elles doivent demander des frais élevés aux usagers pour ne pas déclarer de déficit», explique-t-il.


« L’aide gouvernementale est déjà commencée dans le cas de Québec, avec les améliorations apportées aux aéroports de Gaspé, Sainte-Anne-des-Monts et Grande-Rivière. Il faut que ça continue »
Gaétan Lelièvre, expert-conseil en développement régional et ex-député de Gaspé

«Comme le transport aérien est souvent vu comme un service offert à une classe privilégiée de la population, les villes ne veulent pas faire payer des déficits d’exploitation par toute la population», ajoute M. Lelièvre.

Il faut conséquemment que les services aériens deviennent «populaires», au sens de joindre une plus grande partie du public, pour que les trois ordres de gouvernement, à savoir municipal, provincial et fédéral, acceptent de participer financièrement au modèle innovateur.

+

LES GOUVERNEMENTS PAIENT TROP CHER, CALCULE LELIÈVRE

Si Gaétan Lelièvre assure que le redéploiement des services aériens régionaux nécessitera des appuis gouvernementaux, il croit que ces mêmes gouvernements pourront financer une bonne partie de leur contribution en payant moins cher le prix des billets de leurs fonctionnaires. «Prenons comme exemple le système actuel. J’ai fait le calcul. Environ 70 % des usagers à l’aéroport de Gaspé sont des fonctionnaires fédéraux, provinciaux ou municipaux. Il y a annuellement 10 000 [des 12 000] passagers embarquant là qui vont à Québec ou Montréal. Si on prend des chiffres conservateurs, 7000 passagers sont des fonctionnaires payant 1000 $ par billet. Si on reste conservateur, ils ne devraient pas payer plus de 500 $ par aller-retour; 7000 fois 500 $, c’est 3,5 millions $ d’épargne pour les gouvernements par année. Ajouter tous les autres aéroports régionaux et on pourrait épargner collectivement des dizaines de millions de dollars», analyse M. Lelièvre.

Il ne comprend pas que les gouvernements, sachant qu’ils consomment annuellement un nombre minimal de billets, n’invitent pas les compagnies aériennes à participer à un appel d’offres pour identifier un transporteur à prix plus modique. «Le même appel d’offres servirait à établir aussi un prix raisonnable pour les autres usagers, M. et Mme Tout-le-Monde. C’est de la mauvaise gestion. Je ne comprends pas pourquoi les gouvernements ne lancent pas d’appels d’offres du genre. Je ne vois que des liens d’attachement aux transporteurs établis pour expliquer ça», dit-il.

«Il y a aussi la question des points bonis offerts par les compagnies aériennes. Bien des fonctionnaires réservent leur billet avec leur carte de crédit personnelle. Ils se font offrir des points bonis personnels et ils peuvent les garder. C’est légal, mais c’est immoral. Ils ne veulent évidemment pas changer cette pratique et l’État l’accepte», déplore Gaétan Lelièvre.