«La révolution technologique comporte des risques, mais aussi des opportunités qui sont formidables», fait valoir Marie-Claire Carrère-Gée.

S'adapter au tsunami technologique

«Le progrès technologique n’est pas la foudre, où quand la foudre nous tombe dessus on est mort vivant. C’est une gigantesque transformation.»

La situation peut sembler alarmante au premier regard, mais l’exercice auquel participe depuis plus d’un an la présidente du Conseil d’orientation pour l’emploi de la France, Marie-Claire Carrère-Gée, est bénéfique. Sa mission : mieux vaut prévenir que subir.

Les avancées technologiques rapides ont incité le Conseil, un organe d’expertise indépendant qui travaille auprès du gouvernement, à examiner les conséquences de ces transformations.

Mme Carrère-Gée sera l’une des invitées de marque du symposium Prévenir le tsunami numérique — qui débute ce 31 janvier à Québec —, lors duquel elle présentera entre autres les conclusions du rapport sur l’autonomisation et la numérisation de l’emploi en France, que son organisation a complété fin 2017.

«Il me semble que la révolution technologique, dans laquelle tous les secteurs de l’économie, mais aussi tous les modes de consommation, toutes les façons d’accéder à la culture, à la musique et au savoir, tout ça est bousculé par la révolution technologique. C’est d’une telle ampleur que cette révolution, si on veut en tirer les plus grands bénéfices, il faut la penser ensemble», a souligné en début d’entretien Mme Carrère-­Gée, jointe à Paris quelques jours avant son passage dans la capitale.

Appelée à développer sur ce qu’elle présentera aux centaines de participants attendus au symposium, elle répond sans détour : les pouvoirs publics, les institutions scolaires et de recherche ainsi que les entreprises sont indispensables pour «penser le changement et avoir des regards croisés» sur la manière de faire face à cette transformation majeure.

«La révolution technologique comporte des risques, mais aussi des opportunités qui sont formidables. Il faut alors les appréhender et les traiter de façon transversale et partenariale», a-t-elle avancé.

L’enjeu de la transformation

Contrairement à la croyance populaire, note la chercheuse, croyance selon laquelle le principal enjeu est celui de la destruction d’emplois, la vaste enquête qu’elle a dirigée montre plutôt que le principal enjeu en est un de transformation.

Ainsi, selon le volumineux rapport du Conseil, en France, «moins de 10 % des emplois existants présentent un cumul de vulnérabilités susceptibles de menacer leur existence dans un contexte d’automatisation et de numérisation». Plus alarmant, «la moitié des emplois existants est susceptible d’évoluer, dans leur contenu, de façon significative à très importante», peut-on y lire.


La révolution technologique comporte des risques, mais aussi des opportunités qui sont formidables. Il faut alors les appréhender et les traiter de façon transversale et partenariale
Marie-Claire Carrère-Gée

Au cours des 10 ou 15 prochaines années, tous les secteurs de l’emploi en France, mais aussi dans d’autres pays, subiront une reconfiguration importante. Le contenu de ces emplois sera la plupart du temps complexifié, avance Mme Carrère-Gée. Par exemple, en plus d’être compétents dans la réalisation des tâches liées à leur emploi, les travailleurs devront maîtriser des aptitudes numériques et professionnelles encore plus avancées.

Aucun secteur de l’économie n’échappera à ces transformations, prévient-elle, même si les emplois qui nécessitent peu ou pas de qualification sont plus à risque.

Selon une étude réalisée par l’Institut du Québec et publiée au début de l’année, au Québec, le travail manuel routinier, comme la préparation de médicaments en milieu hospitalier ou la conduite d’une rame de métro, est le plus susceptible d’être remplacé par une machine à court terme. À l’inverse, le travail cognitif non routinier, qui exige des capacités intellectuelles non standardisées, est le moins visé par les logiciels intelligents. Cette catégorie de métiers représente 30,6 % de l’emploi au Canada, précise le document.

Plus frappant encore, on apprend que d’ici 2030, «on assistera à l’élimination, à la réduction et à la réaffectation partielle ou totale de plus d’un million de postes québécois». En cause, on cite notamment les nouveaux modèles d’affaires, comme Netflix, Airbnb ou Uber, qui bouleversent les façons de faire traditionnelles des entrepreneurs.

Travailler maintenant

Éric Noël, le chercheur derrière cette étude , se dit préoccupé par la situation actuelle, mais refuse de parler d’une situation urgente… Pour autant que personne ne se conforte dans le statu quo.

«Ça arrive au même moment où l’ajustement démographique nous rattrape. Pour faire en sorte que l’un et l’autre soient complémentaires, il faut travailler maintenant», a-t-il souligné lors d’un entretien téléphonique. «La plupart des gens, ce qu’ils cherchent dans leur vie, c’est de la stabilité. Ce qu’on dit c’est que des générations de travailleurs font face à des changements. Ce n’est pas facile.»

Marie-Claire Carrère-Gée et Éric Noël misent sur l’adaptation du système scolaire pour faire face aux défis qui se présenteront. Selon l’IdQ, on  doit notamment commencer à sensibiliser les étudiants «aux métiers à risque de substitution technologique», ainsi qu’aux «aptitudes transversales gagnantes face aux changements de profession liés aux technologies.

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UN SYMPOSIUM POUR «SHAKER» LES ESPRITS

La région de Québec traverse peut-être une période où la main-d’œuvre se fait rare, les acteurs socioéconomiques doivent se préparer à une vague de fond. Le symposium organisé par la coalition FORCE 4.0 sera l’occasion de brasser la cage pour tous les participants qui ne se s’apprêtent pas à faire face à l’inévitable transformation technologique.  

«Ce qu’on veut dire aux gens de la Capitale-Nationale, c’est que non seulement on peut manquer de personnel, mais on peut aussi se retrouver avec un personnel qui n’a pas les bonnes compétences», prévient Lyne Bouchard, la vice-rectrice aux ressources humaines de l’Université Laval et membre du comité organisateur du symposium.

«Le premier avant-midi, on va shaker un peu les esprits», avance-t-elle. Les chefs d’entreprise Laura Boivin (Fumoir Grizzly), Louis Têtu (Coveo) et Christiane Germain (Groupe Germain), partageront leur expérience aux participants. «Ils vont venir nous dire que cette tendance-là, on l’observe déjà et on réagit de la façon suivante», explique Mme Bouchard.

Au total, près d’une trentaine de conférenciers seront entendus dont Guy Cormier (Mouvement Desjardins), Jean Gaudreault (Garant), Daniel Boyer (Fédération des travailleurs du Québec) et le maire de Québec, Régis Labeaume.

Les participants identifieront aussi les défis prioritaires à leurs secteurs et quelles mesures doivent être mises en place.

«Dans les prochains mois, différents intervenants vont devoir réfléchir concrètement à ce qu’on doit faire pour attirer le renouvellement des compétences dans le secteur public et dans le secteur privé. On pense que ces solutions-là vont se déployer sur les 3 ou 4 prochaines années, qui vont se mettre en place et on espère que dans 10 ans, on va avoir fait la transition sans presque l’on s’en rende compte», poursuit Mme Bouchard.

300 personnes, issues des secteurs touristique, manufacturier, financier, des services publics, de la santé, de la vente au détail et de la culture sont attendues au Centre des congrès de Québec pour le symposium.

Pour en apprendre davantage sur la programmation du symposium, cliquez ici.

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ANTICIPER LES BESOINS DU FUTUR DANS LA RÉGION

Dans quel état se trouve la Capitale-­Nationale, à l’aube d’une transformation technologique qui risque de bouleverser un grand nombre d’emplois? Le Soleil a fait le point avec Denis Hardy, pdg du Centre de recherche industrielle du Québec, et Lucie  Couturier, associée chez Mallette.

RARETÉ DE LA MAIN-D'OEUVRE

Les entreprises manufacturières de la région font face à un double défi, juge Mme Couturier. D’un côté, celui de produire à court terme avec une main-d’œuvre plus difficile à trouver; de l’autre, celui de porter un regard vers le futur quant aux investissements à faire pour se «dévulnérabiliser» de ce manque de main-d’œuvre. «Il faut, comme région, se positionner et anticiper les besoins futurs. Oui, il y a un manque de main-d’œuvre, mais le but du symposium est de faire en sorte que nos institutions soient en mesure de produire des individus qui vont permettre le virage des entreprises manufacturières», qui sont principalement touchées par la pénurie de travailleurs, ajoute M. Hardy. Mme Couturier note également une évolution du besoin de main-d’œuvre, soulignant l’importance du système d’éducation à s’adapter aux besoins du marché.

RELOCALISATION DES EMPLOIS

Denis Hardy ne saurait dire si on assiste à un mouvement généralisé de relocalisation des entreprises qui se seraient autrefois tournées vers d’autres pays pour une partie ou la totalité de leurs activités de production. Certes, l’essor des technologies pourrait favoriser ce mouvement, croit-il. Selon Lucie Couturier, l’exponentiation du commerce en ligne   une question de logistique pour les entreprises, qui n’ont pas le choix de rapprocher leurs lieux de production des lieux de consommation, alors que celle-ci s’accélère. «Ce ne sera peut-être pas toute la fabrication [des produits] qui va revenir, mais certaines finitions de produits» pour permettre une livraison rapide. Elle se questionne cependant si les cerveaux qui développent ces produits doivent être localisés régionalement, alors que les technologies permettent de recruter les meilleures têtes aux quatre coins du monde. «Est-ce que l’équilibre total va faire en sorte que notre PIB s’améliore? Je pense que c’est une grande question.»

FORMATION COMPÉTITIVE

«Une entreprise qui s’alimentait en ressources, par exemple à l’Université Laval, [maintenant] tout est délocalisé et il y a des fonctions où on n’a plus besoin d’être là physiquement, qui peuvent se faire à distance. Je n’ai pas la vision future, mais je me dis qu’à un moment donné, c’est tout le monde qui est en compétition contre tout le monde», se dit Denis Hardy, qui donne l’exemple d’une compagnie québécoise qui peut désormais recruter un designer de produit en Inde plutôt qu’ici. Cette situation augmente la pression sur les universités, qui doivent alors s’adapter à la réalité du marché. Les entreprises ont aussi une responsabilité de formation. Il ne revient pas qu’au seul système d’éducation de faire face au besoin de formation de la main-d’œuvre. Il faut peut-être susciter des partenariats plus probants entre les entreprises et les instances de formation pour créer cette adaptation», suggère Mme Couturier.