Le puits Galt n° 4, foré en 2014

Ruée vers l'or noir gaspésien

Maintenant que l’île d’Anticosti est soustraite à l’exploration pétrolière et gazière, les prospecteurs d’or noir évoluant au Québec concentrent l’essentiel de leurs efforts en Gaspésie, dont ils rêvent d’extraire les hydrocarbures. Mais en trouveront-ils beaucoup, et comment l’exploiteront-ils? Le Soleil dresse un portrait de la situation, avec description des principaux acteurs en présence.

GASPÉ — «Je ne crois pas que la Gaspésie va devenir la nouvelle Alberta. Les roches sont bien différentes. En Alberta, les roches sont plus jeunes, donc elles ont un plus grand potentiel d’avoir conservé les hydrocarbures», tranche le géologue Denis Lavoie, de la Commission géologique du Canada.

En Gaspésie, où la roche est plus ancienne, les hydrocarbures suintent à la surface, un signe que les réservoirs sont «mal scellés», dit M. Lavoie, qui ajoute qu’il y a tout de même «un potentiel» dans la région.

Les estimations présentées par Pieridae Energy quant au pétrole en place sur sa propriété de Bourque font l’objet d’une «grande incertitude», prévient-il.

Pieridae, qui a récemment acquis Pétrolia, annonce que cette quantité de pétrole à Bourque se situe entre 256 millions et 1,6 milliard de barils, selon la firme-conseil albertaine Sproule Associates.

«Il faut toujours faire attention avec ces rapports d’évaluation. Ils peuvent être excessivement exacts ou complètement à côté de la réalité», dit-il.

Pieridae a récolté des données dans deux puits à Bourque, entre Grande-Vallée et Murdochville. «On peut faire des évaluations avec un seul puits. Dans l’Ouest canadien, ils font des évaluations avec 1000 puits. Le logiciel va toujours sortir des chiffres.» Dans le cas de Bourque, «la grande étendue de cette fourchette montre qu’on n’a pas beaucoup d’information, qu’il y a une grande incertitude», indique Denis Lavoie.

Fracturer ou pas?

En Gaspésie, les débats se concentrent sur ce point : faudra-t-il fracturer ou pas? La technique fait craindre la contamination des nappes d’eau souterraine.

«Dans tous les réservoirs actuels, il se fait de la fracturation», souligne M. Lavoie. Dans les gisements conventionnels, cette technique permet d’augmenter la production. Mais elle s’emploie de manière différente, explique le géologue.

«Dans les gaz de schiste, on fracture à de multiples endroits, 30 ou 40, dépendant de la longueur du forage. Dans des réservoirs plus conventionnels comme Galt et Bourque, seulement certaines zones doivent être fracturées.» La pression utilisée est aussi moindre.

Junex prétend qu’elle n’aura pas besoin de fracturer pour produire du pétrole sur sa propriété de Galt. «Ils ont été peut-être très chanceux de rencontrer une zone excessivement fracturée», concède Denis Lavoie.

Docteur en génie géologique et enseignant universitaire à la retraite, Marc Durand s’est fait connaître récemment pour ses écrits sur l’île d’Anticosti, un secteur auquel il a consacré 10 000 heures de travail, notamment sur la fracturation, qu’il déconseille avec beaucoup de vigueur.

«La fracturation, c’est comme pêcher à la dynamite dans un lac […] Avec la fracturation en gisements non conventionnels, on augmente de 10 0000 à 1 million de fois la perméabilité du milieu géologique perturbé par l’opération. C’est un processus irréversible. On ne sait plus où va le fluide de fracturation», dit M. Durand, parlant des centaines de milliers de litres de produits chimiques ajoutés à l’eau par les firmes pour briser la roche.

Il précise ne pas avoir étudié la Gaspésie en détail, bien qu’il ait lu l’essentiel de la documentation accessible, moins volumineuse que pour Anticosti. Il assure ne faire partie d’aucun mouvement écologiste.

«Il faut rappeler que de la pointe de la Gaspésie jusqu’au sud de la Caroline, la zone des Appalaches, personne n’a jamais trouvé de gros gisement conventionnel. D’après ce que je lis, la fracturation à Haldimand sera très certainement nécessaire, et probablement à Bourque. Galt pourrait être l’exception», analyse l’ingénieur Durand.

«L’exploitation d’un gisement conventionnel permet généralement d’en retirer tout le pétrole, ou presque. En fracturation dans un gisement non conventionnel, on retire entre 5 et 20 % du pétrole qui s’y trouve. Mais on perturbe des centaines de milliers de mètres cubes de sol sur lesquels on n’a ensuite aucun contrôle. Le pétrole circule encore quand le puits est fermé. On entend les compagnies dire qu’elles bouchent le puits de façon sécuritaire. Ce n’est pas sérieux. La tête de puits, c’est seulement quelques mètres à la surface. C’est plus profond dans le sol que se situe le vrai problème. Une compagnie peut parfois exploiter le pétrole ou le gaz de schiste de façon rentable, mais ce n’est jamais rentable pour la société», analyse M. Durand. 

«Dans 30 ou 40 ans, ces têtes de puits auront des fuites, parce qu’elles ne sont pas entretenues, les compagnies seront parties et la facture reviendra à la société. On peut dire qu’un pont dure 800 ans, mais si on ne l’entretient pas, il tombera», conclut M. Durand.

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TROIS PROJETS, UN MORATOIRE

› Galt

L’exploration de la propriété de Galt est la plus avancée sur la péninsule. Junex a demandé un bail d’exploitation à Québec en septembre 2016, mais ne l’a pas encore obtenu. La firme veut exploiter le pétrole du puits horizontal Galt n° 4, un de ses cinq puits, qui a produit 17 798 barils sur une période de 221 jours de tests en 2015 et 2016. Junex et ses partenaires ont investi 32 millions $ à Galt, auxquels doivent s’ajouter 14 millions $ pour deux forages supplémentaires. Junex possède 53 % de la propriété Galt, Ressources Québec 17 % et Gestion Bernard Lemaire 30 %.

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Pétrolia-Pieridae a foré ses premiers puits dans le secteur Bourque à l’été 2012.

› Bourque

Pétrolia-Pieridae et Ressources Québec ont investi 32 millions $ dans le projet Bourque jusqu’à maintenant, en forant deux puits horizontaux. Des tests de production ont été menés en 2017. On conclut que du pétrole et du gaz s’y trouvent, mais que la roche n’est pas assez perméable pour qu’ils se dégagent naturellement. Pieridae étudie ses options de «stimulation de complétion». À son expert-conseil Sproule Associates, Pieridae a présenté un plan de développement prévoyant de la fracturation hydraulique. Le projet de Pieridae et Tugliq de liquéfier du gaz naturel dépendra aussi de la capacité de la propriété Bourque à produire ce gaz.

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En 2016, lors de tests de production, Pétrolia-Pieridae a extrait 1200 barils de pétrole en 106 jours de son puits Haldimand n° 4.

› Haldimand

Pétrolia-Pieridae a foré trois puits dans le secteur Haldimand. En 2016, elle a extrait 1200 barils de pétrole en 106 jours de tests à Haldimand n° 4, puits situé à 350 mètres de maisons et qui fait controverse. La formation est «peu perméable» et il faut élaborer un «programme de stimulation» pour une «mise en production optimale» du gisement, selon la firme. Tout nouveau forage sur la péninsule est suspendu depuis la fin d’août. Les Micmacs de la Gaspésie ont obtenu ce moratoire, le temps de consulter les trois Gespeg, Gesgapegiag et Listuguj. La suspension devait durer quatre mois, jusqu’en janvier. Il n’a pas été possible de savoir quand les travaux allaient reprendre. Ni Pieridae ni Junex ne nous ont rappelés.

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L'OR GASPÉSIEN : LES POUR...

«On est obligés d’importer le pétrole du Moyen-Orient ou du golfe du Mexique. En termes de balance commerciale, c’est de l’argent envoyé à l’extérieur, dans des pays où il n’y a aucune démocratie et peu de normes environnementales», dit Gaston Langlais, du Regroupement pour l’avancement économique de la Gaspésie. Les Québécois consomment 18 milliards $ en produits pétroliers par an.

«On ne peut pas bouder cette nouvelle économie, parce que nos industries traditionnelles ne suffisent pas», estime M. Langlais. Même si le pétrole pouvant être extrait du sous-sol gaspésien représentait une petite fraction de la consommation québécoise, ce ne serait pas une raison pour être contre, juge-t-il. «J’ai un ami producteur de patates, qui nourrit le Québec peut-être une demi-journée avec sa production. Est-ce qu’on lui dit de fermer son entreprise?»

Forage de Pétrolia-Pieridae dans le secteur Bourque

Une étude de KPMG réalisée en 2015 évaluait à 372 emplois directs et indirects par année le potentiel d’un développement des hydrocarbures en Gaspésie. Comme aucun scénario de production n’existait, ce calcul valait pour 100 millions $ d’investissement annuel. Ce montant équivaut à 20 forages sans fracturation, selon les coûts estimés dans l’étude. C’est un peu plus que le total des sommes investies depuis 15 ans à Bourque, Haldimand et Galt réunies.

«Les dépenses [d’un] forage soutiendront en moyenne 14 travailleurs dans l’économie du Québec, l’équivalent d’un travailleur à mi-temps [environ 20 heures par semaine] sera nécessaire à l’exploitation d’un puits et la restauration emploierait l’équivalent d’un emploi de 32 heures par semaine», écrivait KPMG.

Le projet Tugliq-Pieridae de liquéfier du gaz naturel pour l’expédier vers la Côte-Nord créerait 200 emplois. La rentabilité de l’extraction reste toutefois à prouver.

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... ET LES CONTRE

Le Conseil régional de l’Environnement de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine (CREGIM) se prononce contre les quatre projets de règlements sur l’exploration et l’exploitation d’hydrocarbures déposés le 20 septembre par le ministère des Ressources naturelles du Québec.

Cette position ne reflète pas encore une opposition complète au développement pétrolier, mais la patience manque pour la directrice Caroline Duchesne et l’agent de gestion Yannick Desbiens.

«Il reste à ce jour une analyse indépendante à faire, et c’est le BAPE qui doit la faire», amorce M. Desbiens, à propos d’une intervention du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE). 

«On demande cette intervention du BAPE depuis des années. En attendant, on demande un moratoire [sur l’exploration d’hydrocarbures], le temps que les études du BAPE soient complétées», renchérit Caroline Duchesne.

Il n’y a pas que la patience qui manque, il y a la confiance envers l’État québécois. «Ce qui frappe, c’est la faiblesse des quatre règlements de septembre. Ils viennent en appui au RPEP [règlement sur le prélèvement de l’eau potable, adopté en 2015]. Ils viennent affaiblir quelque chose qui était déjà faible», dit M. Desbiens.

«Le BAPE a fait une analyse des gaz de schiste pour la vallée du Saint-Laurent. Pourquoi pas une analyse ici aussi? Il y a eu une étude environnementale stratégique à Anticosti qui a conclu à un milieu naturel exceptionnel. La Gaspésie a aussi un milieu exceptionnel et il est encore plus habité! À Gaspé, on fore en milieu urbain, à Haldimand!» note-t-il.

«Toutes les distances contenues dans les quatre projets de règlement sont extrêmement faibles. Les compagnies pourraient forer 400 m sous la nappe phréatique. Aux États-Unis, c’est 1000 m. On pourrait forer à 275 m d’une école au Québec. En Colombie-Britannique, c’est 1000 m. Le premier ministre Couillard dit pourtant que le Québec a les règlements les plus sévères en Amérique du Nord. Le Conseil québécois du droit à l’environnement prouve que c’est faux.»

Le groupe Environnement Vert-plus (EVP) s’oppose depuis des années au développement de la filière pétrolière en Gaspésie.

«L’aventure d’Anticosti a coûté 100 millions $ au gouvernement, et ça n’a servi qu’à sauver des compagnies qui se tournent vers la Gaspésie. Le danger est ici. On entretient du rêve, comme on le fait à Bourque, et il y a une ouverture du gouvernement à la fracturation, près de la tête des rivières à saumon York et Dartmouth», déplore Pascal Bergeron, d’EVP.

Cheffe de Gespeg, Manon Jeannotte, précise que les trois communautés micmacs de Gaspésie sont «en pleines consultations. Nous sommes contre la fracturation. Notre point de vue final est à venir».  

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UNE QUESTION D'ACCEPTABILITÉ SOCIALE

Si le potentiel pétrolier est limité en Gaspésie, pourquoi en est-il autant question et pourquoi l’État québécois démontre-t-il une telle volonté de sauver cet embryon de filière?

Docteur en droit et en sociologie, plongé à son corps défendant dans la controverse des gaz de schiste en 2011, Richard Langelier croit que la force des lobbys et l’intérêt du gouvernement dans le développement des hydrocarbures, par le biais de Ressources Québec, expliquent la situation.

«Les compagnies veulent valoriser leur actionnariat en Bourse, comme Gastem l’a fait en poursuivant Ristigouche-Sud-Est, même si elle s’était retirée en vendant ses propriétés. Le législateur et actionnaire de Ressources Québec, c’est-à-dire le gouvernement, veut aussi la valorisation de ses investissements», précise M. Langelier, qui a rédigé une partie du «règlement de Saint-Bonaventure», village où il possède sa maison et localité ayant adopté des mesures de protection de l’eau suivies par des dizaines de municipalités.

100 millions $ à Anticosti

Jusqu’à maintenant, la «valorisation» des investissements de l’État québécois dans le pétrole a coûté 100 millions $, la somme coulée à l’île d’Anticosti sans qu’un baril n’en soit extrait, malgré les avertissements d’experts à l’effet que ce ne serait jamais rentable.

Cette somme comprend un peu plus de 60 millions $ versés en compensation aux firmes d’exploration présentes sur l’île, dont 20,5 millions $ à Pétrolia-Pieridae, et 5,5 millions $ à Junex, actives en Gaspésie.

Le puits Haldimand n° 4 de Pétrolia-Pieridae. Le juriste Richard Langelier, qui a été plongé dans la controverse des gaz de schiste en 2011, craint que l’État québécois tente de se refaire en Gaspésie, après l’échec d’Anticosti.

Le premier ministre Philippe Couillard a expliqué le retrait de l’île par la nécessité de protéger un joyau. «Pourtant, il y a le même risque environnemental pour la Gaspésie, également un joyau. J’ai fait la remarque à M. Couillard et il m’a dit que l’acceptabilité sociale n’était pas la même en Gaspésie, dans le sens qu’elle était supérieure. Toutefois, la conception de l’acceptabilité sociale par le ministère des Ressources naturelles est caricaturale. On envoie le ministre [Pierre] Moreau et des hauts fonctionnaires présenter aux maires des notions complexes. C’est intimidant. S’ils ne réagissent pas, on conclut à une acceptabilité sociale», remarque M. Langelier.

Il craint que l’État québécois tente de se refaire en Gaspésie, après l’échec d’Anticosti. «Dans toutes les provinces à l’est du Québec et en Ontario, on a interdit la fracturation. Le Québec s’inscrit dans une logique des provinces pétrolières comme l’Alberta avec des gisements marginaux», note le juriste.

Il est ainsi utopique, dit-il, d’espérer améliorer la balance commerciale du Québec, grand importateur de pétrole, avec la production gaspésienne.