Rio Tinto et Alcoa s'associent pour de l'aluminium plus vert

Rio Tinto et Alcoa ont annoncé, jeudi, le lancement du premier procédé de fabrication de l’aluminium sans émission de carbone. Les premiers ministres Philippe Couillard et Justin Trudeau, de même que les grands patrons d’Alcoa, Rio Tinto et Apple, étaient réunis sur la même scène pour cette annonce historique de 588 M$.

Ce développement technologique constitue un pas de géant pour l’industrie de l’aluminium qui compte sur la réduction de son empreinte écologique pour soutenir ses ventes et remplacer d’autres produits manufacturiers. Une compagnie a été créée par les partenaires pour développer cette nouvelle technologie. Elle se nommera Elysis. Le secteur du Complexe Jonquière a été choisi comme site pour accueillir ce développement industriel.

À très court terme, une trentaine de chercheurs détenant des doctorats dans différentes disciplines s’installeront à Jonquière avec une équipe de 70 techniciens et ingénieurs. Ils mettront au point la phase industrielle de la nouvelle technologie développée dans les laboratoires d’Alcoa à Pittsburgh. Ils débuteront avec une seule cuve et il faudra au moins une année pour avoir une idée assez précise du comportement de la technologie en situation réelle. 

« Cette nouvelle technologie va permettre de créer 1000 emplois à terme et d’en maintenir 10 000 autres. Elle permettra d’éliminer l’empreinte carbone pour la production d’aluminium. L’entreprise Elysis va nous rapprocher de l’atteinte de nos cibles de réduction de gaz à effets de serre de l’accord de Paris. Elle démontre que l’expertise québécoise dans l’aluminium est inégalée », a déclaré le premier ministre du Canada, Justin Trudeau.

Ottawa est partenaire de la nouvelle entreprise avec un prêt remboursable de 60 M$. Le gouvernement canadien, a renchéri Justin Trudeau, veut travailler pour la création d’emplois de qualité et l’annonce de jeudi permet d’aller dans ce sens.

Le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, s’est grandement attardé à l’importance de cette nouvelle technologie pour l’industrie. Il a été le premier à utiliser l’expression « technologie de rupture » pour qualifier cet événement historique qui a lieu dans la plus importante région productrice d’aluminium en Amérique du Nord.

« On se demandait si un jour il y aurait une récompense pour le Québec et son aluminium produite avec de l’hydroélectricité. De l’aluminium vert. On peut dire qu’aujourd’hui, on a un bon signal. »

Le gouvernement du Québec a accordé un prêt remboursable de 40 M$ avec une prise de participation dans l’entreprise de 20 M$. Philippe Couillard a justifié la prise de participation dans le capital-action de l’entreprise par la nécessité pour le Québec de participer aux décisions futures de l’entreprise qui pourrait un jour commercialiser la nouvelle technologie.

« Le Québec, avec sa production d’aluminium hydroélectrique et cette nouvelle technologie, prend une bonne avance pour l’aluminium vert. Ça consolide notre place dans l’industrie et des milliers d’emplois », a réitéré Philippe Couillard. 

La ministre Dominique Anglade a ajouté un peu plus tard que cette annonce s’inscrivait directement dans les stratégies mises en place par le gouvernement pour soutenir l’économie.

Un rapprochement grâce à Apple

Le rapprochement entre les deux entreprises a été provoqué par le géant de l’informatique Apple. L’entreprise utilise de l’aluminium dans pratiquement tous ses produits. Elle a invité Rio Tinto et Alcoa à travailler ensemble pour développer cette nouvelle technologie qui aura un impact sur la protection de l’environnement avec l’élimination du carbone du cycle de l’électrolyse.

La responsable des opérations et des projets environnement chez Apple, Sara Chandler, a rappelé que l’entreprise changeait le monde et voulait aussi changer ses partenaires. La société a investi 13 M$ dans la nouvelle entreprise et son patron, Tim Cook, déclarait dans un communiqué émis en fin d’après-midi, jeudi, qu’Apple voulait fabriquer des produits sans gaz à effets de serre.

Roy Harvey, président et chef de la direction d’Alcoa et Alf Barrios, président de la division aluminium de Rio Tinto.

Des expansions avec la nouvelle technologie

Rio Tinto compte réaliser ses projets d’expansion d’Alma et AP60 avec la nouvelle technologie d’électrolyse à partir d’anodes inertes. La multinationale pourrait même décider de procéder à des transformations dans ses usines de La Baie et Laterrière tout en conservant les mêmes bâtiments et infrastructures.

Le directeur exécutif des opérations aluminium pour la région de l’Atlantique chez Rio Tinto, Gervais Jacques, a assuré que le développement de la phase industrielle de la technologie des fourchettes de céramique ne causera pas de retard aux grands projets d’expansion dans la région. « Il n’y avait pas d’échéancier et il n’y a donc pas de retard », rappelle Gervais Jacques.

Il glisse au passage que l’entreprise devra revoir son plan stratégique à la lumière ce qui a été annoncé jeudi. Les projections des spécialistes, à partir des opérations en laboratoire, ont démontré un gain de production de 15 % et une réduction des coûts de 15 %. Ce qui est considéré comme exceptionnel dans ce type de production.

« On parle d’une période d’une année pour la production dans une cuve à Jonquière. Il faut oublier les cuves traditionnelles. La seule chose qui ressemble à l’autre technologie est le pont roulant. C’est complètement autre chose », reprend l’ingénieur qui est visiblement enthousiasmé face au déploiement de la technologie.

Actuellement, plus ou moins 300 travailleurs produisent des anodes dans les trois centres de la région (Alma, La Baie et Jonquière).

« On pourrait décider que nous changeons la technologie à La Baie. On fermerait 50 % d’une salle de cuves pour remplacer le système par les nouveaux équipements et faire le travail de cette façon. Ça pourrait aussi se faire à l’Usine Alma », explique Gervais Jacques.

Nouveau procédé

Selon les informations techniques transmises à la presse, le nouveau procédé d’électrolyse avec des fourchettes de céramique devrait être compatible avec les différents niveaux d’ampérage en exploitation au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Les alumineries de Laterrière et La Baie produisent dans la famille des P155 alors qu’Alma produit avec des cuves alimentées à 300 000 ampères et plus. Alcoa a développé un système pour sa cuve AP30, mais il serait possible de l’ajuster pour la cuve Rio Tinto AP60.

Il est inévitable que Rio Tinto voudra déployer dans les projets d’expansion AP60 et Alma II la nouvelle technologie. Les 16 cuves AP60 déjà annoncées pour Jonquière seront installées en tenant compte de ce qui a été annoncé jeudi.

Tout au long de l’entretien avec Le Quotidien, Gervais Jacques n’a pas émis de doute quant au succès de la phase industrielle de ce projet. Il voit surtout les nombreuses opportunités qui s’offriront à l’entreprise au cours des prochaines années pour moderniser ses alumineries. Il est évidemment demeuré très prudent quant aux échéanciers pour des investissements dans le contexte protectionniste qui perdure entre le Canada et les États-Unis.

Alcoa aura de son côté le loisir de réaliser les transformations de ses usines à son rythme et en fonction de ses capacités.

L’enthousiasme du directeur exécutif a été partagé par de nombreux intervenants qui assistaient à cette annonce. Les gains environnementaux de la technologie des anodes inertes et le vaste marché qui s’ouvre dans le monde en font rêver plusieurs quant aux retombées futures de ce développement qui va transformer radicalement la façon de produire de l’aluminium. 

En chiffres

60 M $ : Montant du prêt remboursable d’Ottawa

40 M $ : Montant du prêt remboursable de Québec

20 M $ : Prise de participation de Québec dans l’entreprise

13 M $ : Montant de l’investissement d’Apple

455 M $ :Participation à parts égales de Rio Tinto et Alcoa

Ce qu'ils ont dit

« On va travailler fort pour garder l’innovation ici par la suite. Tout est en place pour que l’une des premières usines converties soit celle d’Arvida. On va avoir les travailleurs formés ici pour la faire fonctionner. »

- Alain Gagnon, président SNEAA

«  J’ai confiance de voir l’usine d’Alma intégrer rapidement cette nouvelle technologie. La région est en avant-plan et j’espère que ça va se poursuivre dans les prochaines phases du projet. »

- Marc Asselin, maire d’Alma

«  Cette annonce assure la pérennité de plusieurs emplois au Saguenay–Lac-Saint-Jean et même la création d’une centaine d’autres. Nous étions déjà bien placés côté environnement avec l’hydroélectricité, on ne peut rien demander de plus avec cette nouvelle technologie.  »

- Josée Néron, mairesse de Saguenay

«  Je ne vois aucune raison pour que la phase 2 du projet ne se déroule pas dans la région aussi. Nous avons déjà un aluminium très propre et plusieurs alumineries pour le produire ici. On va travailler pour les avoir ici aussi.  »

- Sylvain Gaudreault, député péquiste de Jonquière