Un travailleur à l'oeuvre chez Quéro Métal

Politique industrielle: la Chaudière-Appalaches n'a pas tout perdu

«Nous étions en train de nous sortir du marché. Carrément.» Président de Quéro Métal, un fabricant de charpentes métalliques de Lévis, Robin Truchon se rappelle de la réflexion qui les avait conduits, son associé et lui, à investir 375 000 $ il y a deux ans pour acheter de la machinerie flambant neuve.
Ça se passait avant que le gouvernement du Québec adopte sa nouvelle politique industrielle et bonifie les crédits d'impôt à l'investissement.
«Nous n'étions pas équipés à la fine pointe de la technologie. Notre productivité en prenait un coup. Il fallait agir de toute urgence pour réussir à faire face à la concurrence. Trois quarts de million de dollars pour une entreprise de notre taille, c'était majeur, mais il fallait bouger. Nous ne pouvions plus rester assis sur nos lauriers et attendre que la valeur du huard chute par rapport à celle de la devise américaine, comme ce fut le cas à une certaine époque où tout était facile et que nous profitions de ce levier artificiel. Les temps ont changé et il faut se mettre dans la tête que la parité entre le huard et le dollar américain va faire partie de notre réalité pendant encore un bon bout de temps», raconte M. Truchon. L'époque du huard à 0,65 $ ou à 0,70 $, c'est de l'histoire ancienne.
La région de la Chaudière-Appalaches est un château fort du secteur manufacturier québécois. Elle est la deuxième région en importance après celle du Centre-du-Québec. On y dénombre pas moins de 1261 entreprises. Affichant pourtant le taux de chômage le plus bas au Québec - 4,9 % en 2013 -, la Chaudière-Appalaches a perdu des plumes avec le déclin graduel du secteur manufacturier. Le nombre de travailleurs a dégringolé de 25 %, passant d'un sommet de 55 100 en 2002 à un creux de 41 300 en 2010. Malgré l'ajout de 2200 emplois en 2011, la région située en face de Québec affiche toujours un retard de près de 12 000 emplois par rapport à 2002.
À l'instar du secteur manufacturier québécois, celui de la région de la Chaudière-Appalaches écopait pour des années de négligence en matière d'investissements pour l'achat de machineries et d'équipements industriels et de laisser-faire au chapitre de l'accroissement de la productivité.
Entre autres, les entreprises n'ont pas profité de la force du dollar pour investir davantage dans la modernisation de leurs équipements ou dans l'acquisition de machines plus performantes. En effet, selon le ministère des Finances et de l'Économie, les investissements en machines et en équipements au Québec ont décliné de 30 % depuis 2000, passant de 5,3 à 3,7 milliards $ en 2012.
«Et ce n'est pas parce que nous n'avons pas cogné sur le clou suffisamment», estime Raymond Gouin, directeur général de la Société de développement économique de Lévis. Sur le terrain, son équipe de conseillers n'a cessé de talonner les industriels pour les encourager à investir en vue d'améliorer leur productivité pour en arriver à vendre leurs produits à des prix plus compétitifs. «Ce n'est pas facile à vendre», convient M. Gouin. Il faut dire que le tissu industriel québécois - et celui de la Chaudière-Appalaches particulièrement - est principalement composé de petites et moyennes entreprises comptant moins de 200 employés. Ces PME n'ont souvent pas les ressources nécessaires pour investir afin de moderniser leur parc d'équipements de production. «On se mettait la tête sur le billot en décidant de dépenser trois quarts de million de dollars», intervient Robin Truchon, dont l'entreprise fournit un gagne-pain à 40 travailleurs. «C'est pourquoi nous avons besoin d'aide de la part des gouvernements.»
Politique industrielle
Quéro Métal a bénéficié d'un crédit d'impôt à l'investissement de 10 % au moment de l'exécution de son projet d'acquisition d'une nouvelle machine. À la suite du dépôt, en octobre dernier, de la nouvelle Politique industrielle du Québec, ce crédit d'impôt a été majoré à 20 %. «Vingt pour cent, c'est mieux que 10 %, mais nous avions fait valoir à la ministre Élaine Zakaïb [Politique industrielle et Banque de développement économique], à l'occasion de la préparation de sa politique, qu'il fallait hausser le crédit d'impôt à 30 % pour donner un électrochoc aux entrepreneurs et déclencher une vague d'investissements privés pour moderniser, dynamiser et diversifier le secteur manufacturier», fait remarquer Raymond Gouin, qui se réjouit tout de même que le message de la région ait été entendu à Québec.
Il signale que dans les régions ressources - où l'aide fiscale pouvait atteindre 40 % -, l'augmentation des investissements avait été majeure (243% en 2009 et 50 % en 2010), tandis que dans les autres régions, la hausse avait été beaucoup plus modeste (91 % en
2009 et 34 % en 2010). 
Par la suite, les investissements ont chuté rapidement. «On voit à quel point des taux significativement plus élevés en régions ressources ont été efficaces pour sortir les dirigeants de leur torpeur et faire bondir les investissements, beaucoup plus que dans le reste du Québec», souligne M. Gouin.
Les ténors de la région se sont mobilisés
Les ténors industriels, économiques et politiques de la région de la Chaudière-Appalaches se sont mobilisés au cours des derniers mois pour prendre le bâton de pèlerin et faire campagne en faveur d'une hausse de la productivité des PME manufacturières afin de freiner leur déclin. Réunis sous le chapeau d'un mouvement appelé Alliance Prospérité = Productivité, ils ont présenté un mémoire à la ministre Zakaïb qui a recueilli l'assentiment de pas moins de 117 entreprises du territoire.
Dans sa démarche auprès du gouvernement, la Chaudière-Appalaches a notamment insisté pour que l'aide apportée aux PME soit équitable d'une région à l'autre. Il y a quelques années, le milieu économique de la Chaudière-Appalaches avait mené une solide bataille contre les avantages fiscaux consentis aux régions-ressources, et ce, au détriment des régions centrales et métropolitaines.
Avec l'injection de 750 000 $, Quero Métal a augmenté ses ventes et a accru ses effectifs. «Nous avons créé de la richesse», indique Robin Truchon, qui envisage maintenant de nouveaux investissements. «Une aide fiscale de 20 %, ça peut aider la réflexion.»
Pour Pierre Laroche, président de la Chambre de commerce régionale de Chaudière-Appalaches, il n'y a pas de gêne à demander l'aide de l'État et des contribuables pour accroître la productivité des PME. «Tout le monde le fait maintenant. Les Américains, en premier. Ils sont engagés comme jamais à redorer le blason de leur secteur industriel.»