Finissant du Conservatoire en 2014, Samuel Corbeil savait que la seule manière de faire ses projets était de créer une compagnie.

Plus que jamais, les artistes se lancent en affaires

La scène théâtrale de Québec est frétillante et se distingue par son grand nombre de compagnies qui naissent, évoluent et se transforment : un désir de création partagé par la plupart des finissants du Conservatoire d’art dramatique de Québec.

Est-ce que l’essor des compagnies théâtrales à Québec est lié à un souffle créatif singulier ou à une conséquence d’une industrie télévisuelle et cinématographique presque inexistante? Quelle que soit la réponse, il y a un phénomène artistique unique à Québec : la volonté d’inventer est vigoureuse et véhiculée par le développement d’entreprises.

Cet engouement ne date pas d’hier. «En 1976, une cohorte de finissants ont décidé de créer une compagnie, c’était le théâtre de la Bordée. Depuis, il y a beaucoup de petites compagnies qui se sont formées. Aujourd’hui ça continue», explique le directeur du Conservatoire d’art dramatique de Québec, Jacques Leblanc.

L’écriture au cœur de la formation

La fibre créative est mise de l’avant dans la formation du Conservatoire. «On met beaucoup d’accent sur la création, sur l’invention d’histoires, et comment transmettre ce qui nous tient à cœur», souligne M. Leblanc. Par le biais de compagnies, plusieurs souhaitent explorer et présenter une vision artistique qui leur est propre. C’est le cas de Samuel Corbeil. Avec une collègue, il a fondé le collectif du Vestiaire en 2014. «Dès la 3e année du Conservatoire, on savait qu’on voulait développer des projets et que la seule manière de le faire était de se créer une compagnie», indique-t-il.

Pour combler cet appétit artistique, plusieurs se lancent dans des projets d’envergures. «C’est une réalité : beaucoup de jeunes artistes deviennent des entrepreneurs malgré eux», explique l’une des fondatrices de la compagnie Les Écornifleuses, Marie-Hélène Lalande. Même constat pour le directeur général de Premier Acte, Marc Gourdeau. «Combien s’ouvrent et se ferment de restaurants? Il y a une dynamique qui se ressemble. Il y a de jeunes chefs qui ont envie de faire quelque chose de différent, qui s’ouvre un petit restaurant. C’est la saveur du mois pendant quelque temps, puis ça se ferme, et un autre rouvre. Tandis que d’autres s’adaptent et survivent», croit-il. 

Marie-Hélène Lalande est devenue gestionnaire malgré elle, héritant de la paperasse lorsqu’elle a lancé Les Écornifleuses avec quatre amies. Elle tente aujourd’hui de partager son expérience.

Québec, ville de théâtre

En raison de l’industrie télévisuelle et cinématographique presque nulle à Québec, la sphère artistique s’est canalisée au profit du théâtre. «Le milieu s’est créé autour de cette presque absence de production télévisuelle. Le théâtre Premier Acte et le Périscope ont été fondé en rapport avec ça parce que les jeunes compagnies avaient envie de produire», indique Jacques Leblanc. 

Toutefois, même si Québec est une ville de théâtre, il n’y a pas suffisamment d’emplois pour tous les comédiens. «Il y a le Trident et la Bordée qui font chacune cinq pièces dans l’année. Puisque ce n’est pas suffisant, on se les arrache ces contrats-là», déplore Marie-Hélène Lalande. Les autres théâtres à Québec sont des diffuseurs, ils engagent des projets plutôt que des comédiens. Ainsi, pour pouvoir jouer, plusieurs comédiens créent leurs propres pièces de théâtre. «C’est là que de petits groupes se forment, des noyaux qui travaillaient bien ensemble à l’école et se regroupent pour créer des compagnies», réplique-t-elle. 

La création d’entreprises permet aussi d’acquérir une expérience essentielle dans le milieu des arts de la scène. «Je pense que les auteurs et ceux qui veulent faire de la mise en scène vont se diriger vers ça. C’est rare qu’on va t’engager pour faire une première mise en scène si tu ne l’as jamais fait», explique Samuel Corbeil.

Selon Marc Gourdeau, directeur de Premier Acte, les compagnies de théâtre gagneraient à mutualiser certains frais.

Les premiers pas, pas si faciles

Ceux qui souhaitent se lancer en entreprise font face au même problème : le manque de ressources. «Ils démarrent un projet et ne sont pas outillés pour le faire», indique Marie-Hélène Lalande. Aujourd’hui, avec plus de dix ans derrière la cravate, elle aide la relève en offrant des formations et des tutorats sur l’entrepreneuriat au théâtre. «C’est un volet de ma carrière que j’ai développé malgré moi. En sortant du Conservatoire, j’ai fondé Les Écornifleuses avec quatre autres filles de ma cohorte. C’est moi qui réglais les questions de paperasse», souligne-t-elle. 

Diplômé en 2014 du Conservatoire, Samuel Corbeil a suivi l’une de ses formations. «On fait plein d’erreurs, ça s’apprend sur le tas», explique-t-il. Après ses études en théâtre, il a fait un MBA en administration et gestion d’entreprises.

La gestion, un défi

Aujourd’hui, il croit que l’équilibre entre la gestion et la création est primordial. «Il y a moyen de passer des heures à la gestion, mais c’est important de se rappeler qu’on s’est mis ensemble parce qu’on avait des désirs créatifs», croit-il. 

La gestion d’une compagnie peut devenir extrêmement épuisante. «Quand tu arrives à 35 ans, ta compagnie tu l’aimes autant, mais si elle ne te fait pas vivre, tu dois travailler ailleurs. Le bénévolat que tu fais pour la soutenir te brûle», déplore Marie-Hélène Lalande. 

Pas les plus riches

La majorité des entreprises théâtrales sont issues de l’économie sociale. Pour survivre, elles comptent sur les subventions. 

«On ne fait pas de profit avec une production théâtrale en OBNL. On essaie de payer les gens comme il le faut et se payer des honoraires administratifs, mais c’est très difficile», indique Samuel Corbeil. Cette dépendance aux subventions peut devenir une source de stress. «On arrive à créer un spectacle, et faire ce qu’on peut pour se payer. Mais c’est épuisant de toujours vivre sur la corde raide : on vas-tu l’avoir cette subvention ou non? Ou il va falloir qu’on coupe dans tout?» déplore Marie-Hélène Lalande. 

Selon Marc Gourdeau, recevoir une subvention pour son premier projet est presque impossible. Dans son théâtre, la majorité des pièces sont issues de la relève. «Souvent, il faut que tu aies fait un ou deux spectacles pour avoir une certaine crédibilité et avoir une subvention du Conseil des arts», explique-t-il.  

«Souvent quand on sort de l’école ça nous prend un petit moment avant d’être reconnu, donc on fait plusieurs projets à Premier Acte. Il nous accompagne super bien dans cette identité créative qu’on est en train d’affirmer en petit groupe», souligne Marie-Hélène Lalande.

Les frais administratifs, un frein

La majorité des subventions que les compagnies de théâtre reçoivent sont pour des projets. Or, plusieurs déplorent le manque de ressources dédié aux frais d’entretien d’une compagnie au quotidien. 

«Il n’y a aucun programme à projets qui permet à une compagnie de soutenir les frais obligatoires. Si tu as un entrepôt, un bureau, un comptable, tous ces frais obligatoires ne sont pris en charge nulle part», précise Mme Lalande. 

Pour payer ces frais, la plupart des gestionnaires organisent des activités-bénéfices. «Tu travailles pendant quatre jours à temps plein pour organiser des soirées, et tu te fais seulement 350 $. C’est du temps en moins pour la création», déplore-t-elle. 

Se rassembler pour mieux créer

La diversité des compagnies est revitalisante pour le milieu artistique, mais engendre une compétition féroce. «Ça devient cannibale dans notre propre milieu. On s’arrache tous de petits bouts de la même couverte», explique Marie-Hélène. Elle souhaiterait que les plus grandes compagnies parrainent la relève. «Il y a cette volonté du milieu d’avoir la mutualisation des ressources. Les petites compagnies pourraient se greffer temporairement ou bénéficier d’une expérience d’une compagnie un peu plus établie», souligne-t-elle. 

Marc Gourdeau croit que cela permettrait à la relève de se dégager des frais administratifs et se concentrer sur les spectacles. «Si tu avais des compagnies qui intégraient des cellules de création, les jeunes qui ont un désir de création pourraient se greffer à celles-ci. Ça réduit les efforts administratifs et tu as un partage d’expertise plutôt que d’obliger les jeunes à aller au registraire des entreprises», indique M. Gourdeau qui est aussi président du Conseil de la culture. Ces enjeux sont au cœur de la table théâtre de concertation du Conseil de la culture. 

«Le mandat de la table est de faire évoluer et avancer les conditions de pratique», explique Marie-Hélène Lalande, membre de la table. Plusieurs idées sont discutées : un partage de décors, un partage de ressources, et des formations sur l’entrepreneuriat. En décembre dernier, 90 personnes du milieu théâtral étaient réunies pour échanger sur le sujet. Leur but : améliorer les conditions de travail dans le milieu des arts de la scène.

Malgré son lot de défis, rien n’arrête les jeunes passionnés. Encore aujourd’hui, ils sont nombreux à développer une fibre entrepreneuriale pour combler leur désir artistique. «Je les trouve débrouillards, fous et beaux. Je suis obligé de dire ça parce qu’ils ont envie d’exercer leur art et prennent le moyen pour le faire», confie Jacques Leblanc, fier de ses étudiants.