Plaisirs Gourmets: propulsé par le mouvement d’achat local [PHOTOS ET VIDÉO]

Myriam Boulianne
Myriam Boulianne
Initiative de journalisme local - Le Soleil
EN AVANT, EN RÉGION / NEUVILLE — Plus de peur que de mal pour Plaisirs Gourmets, un grossiste spécialisé en fromages artisanaux. Malgré la crise, l’entreprise connaît une croissance fulgurante. Une exception à la règle, pourrait-on croire. «On a été propulsé par le mouvement d’achat local», lance la présidente, Nancy Portelance.

Mme Portelance nous accueille dans les bureaux de l’entreprise. Une chaise sur deux est vide. «Ça ne paraît pas, mais ça fourmille», nous assure-t-elle. La moitié de ses employés sont en télétravail.

Depuis mars, aucune mise à pied n’est survenue, grâce surtout aux aides gouvernementales, souligne-t-elle.

Car le chiffre d’affaires du mois d’avril se montrait très, très inquiétant. Une baisse de 40 % par rapport à l’an passé. En plus de l’inventaire dans l’entrepôt qui s’accumulait.

Mme Portelance a aussitôt pris le téléphone et contacté ses 16 fournisseurs, des fromagers artisans situés aux quatre coins de la province, des Îles-de-la-Madeleine jusqu’en Estrie.

Mot d’ordre : Ralentir la production.

Plus précisément, Mme Portelance a demandé aux fromagers d’orienter leur production vers des fromages à pâte ferme, dont l’affinage est plus long. «Il fallait qu’ils sécurisent leur inventaire, un peu comme s’ils faisaient un placement.»

Pour écouler ses inventaires, Plaisirs Gourmets a également mis en place une boutique éphémère sur sa plateforme Web avec des promotions.

Mais ce ralentissement de la production s’est vite retourné contre eux, pour le meilleur.

Une relance inespérée

La panique a été de courte durée. La saison touristique estivale arrivée, les commandes sont reparties, voire, ont explosé. «On avait même de la difficulté à répondre à la demande», se souvient Mme Portelance.

Malgré le contexte économique actuel, les chiffres de l’entreprise sont excellents. Pour juillet et août, Mme Portelance note une hausse réelle de la demande de 30 %, bien que Plaisirs Gourmets n’ait pu répondre qu’au tiers de cette hausse. En raison des limites de capacité pour certains producteurs, mais aussi, de certains fromages produits en quantité moindre en raison de l’incertitude printanière.

Une hausse qu’elle attribue à deux facteurs : le mouvement d’achat local et le désir des consommateurs de se «faire plaisir». «Normalement, les gens font plus de sorties et de voyages. Mais là, une partie de leur budget a été réorienté vers des choix de consommation différents.»

Avec Noël qui s’en vient, une période qui représente 20 % du chiffre d’affaires de Plaisirs Gourmets, rien n’est acquis. Mais l’optimisme est là, indique Mme Portelance.

Un seul petit hic dans cette croissance inespérée : le déséquilibre entre les ventes au détail et la restauration. Des 1200 clients de Plaisirs Gourmets, 120 sont des restaurateurs. Un secteur où elle a constaté une baisse de 50 %. «La croissance qu’on connaît depuis juin, c’est principalement avec le commerce de détail», reconnaît-elle.

Une cinquième saison

«Normalement, on a des barèmes de production pour chaque saison. Mais en ce moment, tout change très vite. Comment va se dérouler la période des fêtes? Ça, personne ne le sait», indique Mme Portelance, qui voit en cette période d’incertitude une «cinquième saison» imprévisible.

Avec Noël qui s’en vient, une période qui représente 20 % du chiffre d’affaires de Plaisirs Gourmets, rien n’est acquis. Mais l’optimisme est là. «On doit tout miser et avoir confiance.» Même que, pour l’entrepreneure, cet optimisme va au-delà de la période des Fêtes. «Il y a des éléments qui nous permettent de prédire que le futur est très bleu», constate-t-elle.

Cet optimisme n’est toutefois pas partagé par tous. Louis Arsenault, joint par téléphone, est le fondateur de l’Association des fromagers artisans du Québec. Il doute que cet engouement pour l’achat local dure, maintenant que la saison touristique est terminée. Il fait aussi remarquer qu’il existait des problématiques bien avant la COVID-19, comme la mise en marché dans les grandes bannières qui demeure difficile. Et lorsque c’est le cas, «les produits des artisans québécois restent dilués parmi la masse de fromages européens ou industriels», souligne-t-il.

Crise après crise

La COVID-19 n’est pas la première «crise» subie par Plaisirs Gourmet depuis sa création en 1999.

En 2008, la listériose, une bactérie qui contaminait les fromages les avait grandement inquiétés. Deux de leurs fournisseurs en avaient d’ailleurs été atteints.

En 2016, la signature de l’accord de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne les a aussi rendus vulnérables. Un accord venu doubler l’importation de fromages européens au pays. À ce moment-là, Mme Portelance remettait même en question la survie de son entreprise. Des solutions s’imposaient pour Plaisirs Gourmets qui a développé de nouveaux marchés en Ontario et en Colombie-Britannique, en plus de conclure des ententes avec des supermarchés comme IGA, Metro et Loblaws.

Puis, la COVID-19 a fait son entrée au pays.

Pour M. Arsenault, «la situation avant la COVID était correcte, mais l’impact graduel d’importation de fromages européens demeure.»

Il ajoute que certains secteurs du monde artisanal sont plus touchés. «Les producteurs artisans ne s’en tirent pas de façon égale.» Sur la quarantaine de producteurs transformateurs, la moitié provient de l’industrie laitière et l’autre moitié de l’industrie caprine (chèvre) et de la brebis. Le premier serait avantagé, selon lui. «Les joueurs qui tirent leur épingle du jeu sont ceux qui sont dans la production et la transformation du lait de vache, car ils sont protégés par les quotas. Pour les producteurs de lait de la chèvre ou de la brebis, ils n’ont pas de filet de production.»

Louis Arsenault fait aussi remarquer qu’il existait des problématiques bien avant la COVID-19.

«C’est un secteur où ceux qui ont les reins les plus solides vont s’en tirer mieux», constate-t-il.

Une des solutions mises de l’avant par M. Arsenault dans les dernières années est un projet d’appellation qu’il a déposé auprès du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec. Les produits des fromagers artisans auraient donc une appellation dite «Fermier». Si ce projet est entériné par le gouvernement, un budget sera ainsi alloué à la promotion de ces produits. «C’est quelque chose d’important pour le secteur et qui de surcroît est intégré au mouvement d’achat local.» Si tous les délais entrent dans l’ordre, M. Arsenault espère que ce projet de règlement sera entériné par le gouvernement au courant de l’automne.

Rien d’acquis

Quant à Mme Portelance, craint-elle une deuxième vague? Absolument. «Mais elle ne sera pas aussi intense que la première. Les entreprises et les détaillants sont désormais mieux organisés et rodés pour faire face à ce scénario», précise-t-elle, faisant allusion aux commandes en ligne, aux commandes téléphoniques et aux virements numériques de certaines entreprises.

Prochains défis ? Mme Portelance revient sur l’enjeu de l’achat local.

«Le principal défi va être de s’assurer que cette tendance devienne une habitude.» Pour réussir ce pari, elle ajoute qu’il faut que le consommateur y trouve son compte, soit au niveau gustatif, monétaire ou tout simplement, parce qu’il croit à l’économie locale. «Il ne faut pas que le consommateur le fasse juste pour encourager, il faut qu’il y trouve son avantage. Ce n’est pas acquis», reconnaît-elle.

Si, pour l’instant, l’histoire de Plaisirs Gourmets peut se qualifier de success-story, l’entreprise surfe d’abord et avant tout sur la vague d’achat local. Mais selon la présidente, le succès des derniers mois repose aussi sur les relations de confiance qu’ils ont bâties par le passé, autant avec leurs fournisseurs, leurs clients et leurs employés. «Les relations qu’on a avec eux sont précieuses et peuvent faire toute la différence pour la suite.»

Prochains défis ? Mme Portelance revient sur l’enjeu de l’achat local. «Le principal défi va être de s’assurer que cette tendance devienne une habitude.»