Pénurie de main-d’oeuvre: au-delà de l’immigration

En prêtant l’oreille aux propos tenus dans l’actualité et aux escarmouches électorales, il faut croire que seule l’immigration sauvera le Québec des malheurs provoqués par la rareté de main-d’œuvre. Il s’agirait de la pièce maîtresse du casse-tête des employeurs. Non, le Québec ne peut se passer de l’apport, chaque année, d’environ 52 000 nouveaux arrivants, dont 60 % sont des immigrants économiques, mais ce n’est pas la panacée.

Le manque de bras et de cerveaux se manifeste déjà depuis plusieurs années. Une conséquence directe du vieillissement de la population de la Belle Province et d’une bonne performance de l’économie.

Le phénomène a toutefois pris de l’ampleur au cours des trois ou des quatre dernières années. Il suffit de circuler dans les parcs industriels pour se rendre compte que les panneaux sur lesquels il est écrit On embauche ont poussé comme des champignons.

«Depuis un peu plus de deux ans et demi, il y a plus de gens qui quittent le marché du travail que des personnes qui y mettent les pieds» illustre le pdg du Conseil du patronat du Québec, Yves-Thomas Dorval.

Dans sa Stratégie sur la main-d’œuvre 2018-2023 publiée le printemps dernier, le gouvernement du Québec révélait que le taux de chômage avait chuté de 8,6 % à 6,1 % entre 2009 et 2017. La glissade s’est notamment accélérée à compter de 2014.

À la fin du deuxième trimestre de l’année en cours, le taux de chômage au Québec affichait 5,4 %. Il s’établissait à 3,8 % dans la région métropolitaine de recensement de Québec qui couvre le territoire des villes de Québec et de Lévis.

En août dernier, la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI) estimait à 109 600 le nombre de postes à pourvoir au Québec. Du jamais vu depuis que l’association patronale publie son rapport sur les postes à pourvoir au Canada, soit depuis 2004.

Au dernier décompte, il y avait 10 534 offres d’emploi publiées sur le site Internet Placement en ligne d’Emploi Québec pour les régions de la Capitale-Nationale et de la Chaudière-Appalaches. À peine la pointe de l’iceberg, estimons-nous, puisque ce ne sont pas tous les employeurs qui utilisent ce service public pour afficher les postes disponibles au sein de leur organisation.

Le gouvernement estime qu’en 2017, le nombre de postes vacants de longue durée, soit plus de 90 jours, avait entraîné une perte économique de plus de 400 millions $ en revenus d’emploi. L’équivalent de 0,1 % du produit intérieur brut (PIB) québécois.


« La grande majorité de ces emplois consisteront à remplacer les départs à la retraite et environ 20 % résulteront de la croissance économique »
Yves-Thomas Dorval, pdg du Conseil du patronat du Québec

1,3 million d’emplois à pourvoir

Le gouvernement du Québec estime que le marché du travail devra combler plus de 1,3 million d’emplois au cours de la prochaine décennie. 

«La grande majorité de ces emplois consisteront à remplacer les départs à la retraite et environ 20 % résulteront de la croissance économique», résume Yves--Thomas Dorval.

Pour combler la majorité des postes à pourvoir, soit environ 54 %, le Québec pourra compter sur les jeunes qui sont actuellement sur les bancs d’école.

Par l’entremise de l’immigration, la Belle Province prévoit combler 22 % des postes disponibles au cours de la prochaine décennie.

Enfin, Québec compte sur la hausse du taux d’activité des travailleurs de 65 ans et plus et des clientèles qui sont actuellement sous-représentées dans le marché du travail (principalement les personnes handicapées, les Autochtones et les clients de l’aide sociale) pour arriver pour à atteindre son objectif.

«Pour ces gens qui sont éloignés du marché du travail, souvent depuis longtemps, il faudra les former ou mettre à jour leurs compétences», insiste le président de la Fédération des travailleurs du Québec, Daniel Boyer. 

«Et il faudra accompagner les employeurs dans leurs efforts pour intégrer ces personnes dans les milieux de travail», ajoute Yves-Thomas Dorval.

Travailleurs autochtones

Plus tôt cette semaine, le chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, Ghislain Picard, applaudissait les prises de position de Philippe Couillard et de Jean-François Lisée en faveur d’un recours accru aux travailleurs autochtones.

«Jusqu’à maintenant, on a beaucoup parlé de l’immigration comme solution à la pénurie de main-d’œuvre, mais très peu de candidats osent s’aventurer dans le domaine de la réalité économique des Premières Nations au sein desquelles 55 % de notre population est âgée de 25 ans et moins», signalait M. Picard.

Les hommes et les femmes sans gagne-pain sont légion dans les communautés autochtones. Le taux de chômage est en moyenne de 42 %.

S.O.S. aux plus âgés

Le bassin des personnes de 65 ans et plus laisse entrevoir une lueur d’espoir. En effet, selon le gouvernement, il existe un écart entre le Québec et l’ensemble du Canada en ce qui concerne le taux d’emploi des personnes âgées de 60 à 69 ans. Il se situe à 33,7 % au Québec alors que la moyenne canadienne affiche 39,7 %.

«Elle est révolue l’époque où les gens se retiraient complètement du marché du travail à 65 ans», constate la directrice générale de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés Manon Poirier.

«Ils veulent demeurer actifs, mais à leurs conditions. Plutôt que de se départir de leur expérience et de leur expertise, pourquoi ne pas leur permettre de travailler trois ou quatre jours par semaine ou encore de leur accorder trois mois de congé durant la période hivernale pour leur permettre de voyager», suggère-t-elle en soulignant que le gouvernement doit continuer à apporter des aménagements au Régime de rente pour ne pas pénaliser les travailleurs âgés qui veulent demeurer actifs.

«Vous savez, pendant longtemps, les professionnels des ressources humaines ont préparé les travailleurs à prendre leur retraite. Aujourd’hui, nous consacrons nos énergies à faire en sorte que les employés les plus expérimentés restent au boulot le plus longtemps possible.»

Dans la même veine, Daniel Boyer signale que les employeurs, dans un contexte de rareté de main-d’œuvre, doivent déployer tout leur arsenal pour conserver leurs travailleurs. 

«Et ça passe nécessairement par une amélioration des conditions de travail. Salaire minimum à 15 $/l’heure. Adoption de mesures de conciliation travail-famille. Diminution de la charge de travail. Faciliter les promotions.»

Éducation et formation

Puisque la relève au cours des dix prochaines années viendra majoritairement des jeunes qui sont assis sur les bancs d’école, il faut la préparer adéquatement. 

«La priorité nationale doit aller à l’éducation et à la formation», martèle Yves-Thomas Dorval.

«La mission de l’école doit être, évidemment, de préparer les jeunes à devenir de bons citoyens. Le système d’éducation doit aussi répondre aux besoins du marché du travail, notamment en prenant les moyens nécessaires pour réduire le décrochage et pour s’assurer que les jeunes optent pour des professions et des métiers pour lesquels il y a rareté ou pénurie», précise-t-il.

Manon Poirier rappelle que l’automatisation, la robotisation et le recours à l’intelligence artificielle bousculent le monde du travail. 

«La moitié des postes qui existent aujourd’hui dans une usine sont appelés à disparaître. Ce qui permettra aux humains de réaliser moins de tâches routinières et plus complexes. Toutefois, il faut s’assurer que les travailleurs auront la capacité de les exécuter ces tâches-là. Apprendre à coder doit devenir aussi important que l’apprentissage du français ou de l’anglais.»

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Baisser les seuils pourrait saper les efforts

La baisse des seuils d’immigration, comme le propose la Coalition Avenir Québec, pourrait saper les efforts tous azimuts déployés pour contrer les effets de la pénurie de main-d’œuvre et permettre à la Belle Province de trouver 1,3 million de travailleurs au cours de la prochaine décennie.

Tel est l’avis partagé par la Fédération des travailleurs du Québec et le Conseil du patronat du Québec.

«Avec le nombre actuel d’immigrants que nous accueillons, nous ne comblerons pas tous les emplois disponibles, c’est évident. Ça sera encore plus difficile si nous en réduisons le nombre», affirme le président de la FTQ, Daniel Boyer.

Pour le pdg du Conseil du patronat, Yves-Thomas Dorval, l’engagement électoral de la CAQ constitue une «menace».

«Je comprends — et je partage — les préoccupations de la CAQ en ce qui a trait à la nécessité de bien intégrer les nouveaux arrivants», explique-t-il au Soleil en suggérant à François Legault d’aller refaire ses devoirs.

«Il va se rendre compte que beaucoup d’efforts ont été réalisés, ces dernières années, pour améliorer l’intégration des immigrants. La situation n’est plus du tout la même.»

Si l’immigration prend beaucoup de place dans le duel électoral, Yves-Thomas Dorval aurait aimé entendre des propositions concrètes pour améliorer la sélection des immigrants en fonction des besoins du marché du travail dans les différentes régions du Québec et pour accélérer le processus d’immigration.

«Moi, je me serai attendu à ce que l’on aborde toute la question de reconnaissance des acquis et des compétences», signale Daniel Boyer.