Dans l’ordre, de gauche à droite, le contremaître de production, Sébastien Fillion, et trois des quatre employés sourds de l’entreprise Julien, Jean-Philippe Fournier, Nicole Trottier et Pierre-Luc Maltais.

Ouvrir ses portes aux sourds

«France, j’ai de bons employés à te proposer.»

La directrice des ressources humaines de Julien, France Garon, reçoit un coup de fil d’une consœur d’une autre entreprise de Québec qui doit procéder à des mises à pied. 

Julien, pour sa part, une compagnie spécialisée dans la transformation du métal en feuille, cherche de la main-d’œuvre comme tant d’autres employeurs dans la capitale. Ça tombe pile. 

Ce que France Garon ne sait pas, c’est que parmi les travailleurs référés, il y a Pierre-Luc Maltais. Le candidat est sourd.

«Au moment de l’entrevue, il se pointe avec un interprète. Les échanges sont concluants. Nous avons un bon candidat devant nous. Nous décidons de l’embaucher» raconte la directrice des ressources humaines du fabricant de cuisines commerciales et aussi sous-traitant industriel. 

«Je dois vous dire qu’il s’agit de l’une de nos meilleures prises. C’est un succès sur toute la ligne. Pierre-Luc est une personne super débrouillarde. Il est toujours à son affaire.»

Ça se passait il y a bientôt cinq ans.

Quatre personnes sourdes

Pierre-Luc Maltais est toujours chez Julien. Il est passé de manœuvre à opérateur. «Je fais de la soudure, du polissage et de l’embossage de métal», explique-t-il dans un courriel envoyé au Soleil.

L’an dernier, Julien lance un nouveau blitz de recrutement. Les affaires vont bien pour l’entreprise d’un peu plus de 200 employés.

«Je reçois un CV accompagné d’une lettre de présentation», expose France Garon. «Le candidat nous demande de communiquer avec lui par courriel, car il est sourd. Nous le convoquons à une entrevue. Jean-Philippe Fournier se présente avec une interprète et sa conjointe qui, elle aussi, est sourde. Encore une fois, l’entrevue se passe comme sur des roulettes. Non seulement nous embauchons le candidat, nous faisons de même avec sa conjointe, Nicole Trottier. Nous avons fait une pierre deux coups!» relate Mme Garon.

Par la suite, le couple propose la candidature d’une de leurs amis. Chantal Blais est sourde. Elle est aujourd’hui une employée de la compagnie.

Ils sont donc quatre personnes sourdes dans l’usine de Julien qui semble avoir découvert un filon de candidats sur lequel beaucoup d’employeurs lèvent le nez.

«Ça se passe bien. D’ailleurs, je n’ai jamais pensé que ça ne pourrait pas fonctionner. C’est évident que c’était quelque chose de nouveau pour nous et pour nos employés. Il faut tout simplement savoir s’adapter», témoigne France Garon en précisant que l’entreprise n’hésitait jamais à faire appel à un interprète quand vient le temps de s’adresser à l’ensemble des employés. «Nous voulons nous assurer que le message est bien compris par tout le monde sans exception.»

Se faire comprendre

Sébastien Fillion est contremaître de production chez Julien. Il supervise plusieurs employés dont Pierre-Luc Maltais et Jean-Philippe Fournier.

«Au moment de l’arrivée de Pierre-Luc, je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Je me demandais si la présence d’une personne sourde allait alourdir ma tâche de travail. Ça n’a pas été le cas», signale-t-il au Soleil en précisant qu’il n’avait jamais côtoyé une personne sourde auparavant.

«Avec Pierre-Luc et Jean-Philippe, nous avons développé des trucs pour bien nous comprendre. Par exemple, je me place toujours directement devant eux quand je leur parle afin qu’ils puissent lire sur mes lèvres ce que je leur dis. Je fais aussi des gestes pour appuyer mes propos. De cette façon, on finit toujours par se comprendre. Je m’assure d’ailleurs que j’ai été bien compris. S’il le faut, je vais leur communiquer mes consignes par écrit», explique Sébastien Fillion qui, au contact des personnes sourdes depuis quelques années, a appris quelques notions de la langue des signes. «Pas assez pour tenir une conversation, mais suffisamment pour me débrouiller un peu.»

+

LES EMPLOYEURS INVITÉS À DÉJOUER L’«INCONNU»

«Je suis une personne débrouillarde et j’apprends vite. J’ai juste un problème d’audition.»

Pierre-Luc Maltais trouve «dommage» que les employeurs, en général, aient «peur» d’embaucher des personnes sourdes comme lui. «La surdité est un handicap invisible. C’est de l’inconnu pour eux.»

L’entretien avec l’employé de Julien s’est fait par un échange de courriels.

Pierre-Luc Maltais est âgé de 39 ans. 

«Je n’entends rien et je ne porte pas de prothèse auditive. Je n’entends pas lorsque les gens parlent, mais je suis capable de les comprendre avec des gestes, un peu de lecture labiale ou encore en écrivant des mots sur une feuille de papier. Si c’est pour une discussion importante, j’appelle une interprète.»

Il se dit aussi «très visuel».

En 2003, il a obtenu un diplôme d’études professionnelles (DEP) en microsoudure. «J’ai acquis des habiletés au niveau manuel.»

Depuis sa sortie de l’école, il a occupé trois emplois. Son premier : laveur d’autos.

Il reconnaît que «ç’a été difficile» à son arrivée chez Julien.

«On ne me connaissait pas et ma surdité suscitait des réactions. Maintenant, tout va bien. Les collègues de travail ont appris à me connaître et ils savent que je suis capable de faire un bon travail malgré ma surdité», signale-t-il en mentionnant avoir de «bons liens avec ses camarades de travail. «Parfois, on sort ensemble en dehors du travail.»

Sa formation en milieu de travail chez Julien, il l’a eue par l’entremise d’interprètes.

«Aujourd’hui, je travaille sans aide, mais quand je suis incertain de quelque chose, je vais toujours voir mon contremaître ou mon chef d’équipe qui m’explique une fois ce que je dois faire en me le montrant ou me décrivant la tâche par écrit.»