Malgré le flou autour du Brexit, la firme CGI a généré 12 % de ses revenus au Royaume-Uni l’an dernier.

Oser le Royaume-Uni, malgré le Brexit

Bien que le flou provoqué par le Brexit au Royaume-Uni complique la tâche à certaines entreprises canadiennes qui brassent des affaires dans ce pays, celles-ci ne sont pas prêtes à tourner le dos à cet important marché.

On ignore toujours s’il y aura sortie sans accord de l’Union européenne (UE), un scénario qui pourrait se concrétiser dès le 12 avril et qui est redouté par le milieu des affaires. Vendredi, la première ministre britannique Theresa May a demandé un report de l’échéancier au 30 juin.

«On nage dans l’inconnu et à ce stade-ci, il est encore trop tôt pour définir exactement les impacts», estime l’analyste Chris Murray, d’Altacorp Capital, qui suit des entreprises canadiennes exposées à l’étranger.

Pour des joueurs du Québec inc. avec une importante présence au Royaume-Uni comme CGI, Bombardier, WSP Global et SNC-Lavalin, il n’y a pas lieu d’imiter Airbus et d’évoquer un désengagement faute d’un Brexit sans accord.

Cela n’empêche pas certaines de ces multinationales de souhaiter que l’impasse soit dénouée dans ce pays - le cinquième partenaire commercial international en importance pour le Québec.

Pour le moment, M. Murray dit avoir constaté une baisse de l’activité dans le secteur privé, notamment du côté de la construction, ce qui peut compliquer la tâche à certaines compagnies. Mais à l’inverse, les dépenses gouvernementales dans les projets d’infrastructures et de transport sont au rendez-vous afin de stimuler l’économie.

WSP a profité de cette situation l’an dernier, puisque la croissance interne des revenus de la firme d’ingénierie a été de sept pour cent l’an dernier au Royaume-Uni, où elle compte 8120 employés.

«Nous avons été surpris, a concédé sa vice-présidente des relations avec les investisseurs, Isabelle Adjahi. Nous avons bénéficié de l’acquisition de la société (britannique) Mouchel en 2015. Cela nous a permis de faire passer à 60 pour cent la proportion de nos revenus tirés du secteur public.»

Avec quelque 5500 professionnels au Royaume-Uni, CGI, spécialisée dans les technologies de l’information et de services-conseils, demeure optimiste, malgré le Brexit, à l’endroit de ce marché où elle a généré 12 pour cent de ses revenus de 11,5 milliards $ l’an dernier.

Selon la multinationale québécoise, une sortie de l’UE, combinée à la conjoncture économique, sont des éléments qui incitent les gouvernements et les entreprises à accroître leur efficacité.

«Si (le Royaume-Uni) devait se séparer des douanes européennes, il y aurait d’importants systèmes à changer, avait expliqué le président et chef de la direction de CGI, Georges Schindler, en janvier, au cours d’une entrevue accordée à La Presse canadienne, en marge de l’assemblée annuelle. Et si le pays décide de négocier une entente, les changements seront différents.»

Toutefois, le contexte d’incertitude a semblé avoir une incidence sur les activités de CGI au Royaume-Uni, puisque l’an dernier, la hausse des recettes n’a été que de 0,3 pour cent dans le marché britannique, alors qu’en 2017, la progression avait été de 6,1 pour cent.

Pour sa part, SNC-Lavalin, qui compte près de 10 000 employés au Royaume-Uni, vient de déménager au coeur de Londres, afin de regrouper des employés d’Atkins, acquise par la firme québécoise, et d’autres divisions.

Délicat

Chez Bombardier, qui construit des trains et du matériel roulant à Derby ainsi que des pièces d’aéronautique - dont les ailes du A220 - à Belfast, en Irlande du Nord, on a plutôt opté pour la prudence dans ce dossier.

Par courriel, un porte-parole, Simon Letendre, a réitéré que la multinationale souhaitait une «sortie ordonnée de l’UE» et que l’incertitude actuelle «ne nous aide pas à planifier nos activités» dans un marché où elle emploie 8000 personnes, soit environ 12 pour cent de son effectif mondial.

«Je tiens à réaffirmer notre engagement envers l’Irlande du Nord et la Grande-Bretagne, a-t-il précisé. Le Royaume-Uni représente une part importante de nos activités manufacturières et un marché stratégique pour nous.»

Bombardier Transport «n’exporte pas vraiment vers l’Europe à partir du Royaume-Uni», a ajouté M. Letendre, puisque l’entreprise compte plusieurs sites sur le Vieux-Continent, comme en Allemagne et en France.

C’est au chapitre de l’importation de pièces que le problème pourrait se situer en cas de Brexit dur.

«Je pense que tout le monde doit actuellement tabler sur des plans de contingence, mais je ne considère pas que la situation (du Brexit) engendrera une perturbation majeure», a estimé M. Murray, l’analyste d’Altacorp Capital.

Quant aux installations de Bombardier à Belfast, qui font partie de la division aéronautique, la majorité de la production est expédiée à destination du Québec et du reste de l’Amérique du Nord, où se fait l’assemblage de l’A220, et non vers le reste de l’Europe.

Plus de tremplin

Selon Hubert Rioux, chercheur à l’École nationale d’administration publique, le Brexit pourrait surtout refroidir les entreprises qui misaient sur le Royaume-Uni comme un tremplin vers le reste du marché européen.

«S’il y avait un divorce difficile (...) c’est certain qu’il y a des entreprises qui auraient avantage à s’établir en Irlande ou en Europe continentale», a-t-il expliqué.

Néanmoins, M. Rioux croit que le Brexit pourrait générer des occasions d’affaires pour les entreprises canadiennes, particulièrement si le Royaume-Uni désire renforcer ses liens commerciaux avec d’autres partenaires pour s’approvisionner.

En 2017, les échanges commerciaux entre le Québec et le Royaume-Uni ont totalisé 4,9 milliards $, d’après le ministère de l’Économie, en hausse de près de trois pour cent sur un an.

L’aviation à l’écart

Pour l’instant, des transporteurs comme Air Transat, Air Canada et Westjet semblent à l’abri de mauvaises surprises dans la foulée d’un accord annoncé à la fin 2018 entre Ottawa et Londres en matière de vols et de tarifs.

«Les avions ne perdront pas l’autorisation de voler (en territoire britannique) du jour au lendemain, a expliqué Christophe Hennebelle, le porte-parole de Transat A.T., la société mère d’Air Transat. Nous ne voyons pas de conséquences directes (du Brexit).»

En février, à l’occasion de la publication des résultats du quatrième trimestre, le président et chef de la direction d’Air Canada, Calin Rovinescu, avait également cité l’entente entre les deux pays pour minimiser les risques liés à la situation géopolitique britannique.

Invité à se prononcer sur l’influence que pourrait avoir le Brexit sur les intentions des voyageurs, M. Hennebelle a répondu qu’il était encore trop tôt pour s’avancer, ajoutant que l’entreprise pouvait rapidement adapter son service à la demande.