Lucie Morisset, l’une des copropriétaires du magasin Laliberté. Derrière elle, les photographies de son père, Jacques Morisset (à gauche) et de son grand-père, François Morisset, deux piliers de cette institution commerciale du quartier Saint-Roch.
Lucie Morisset, l’une des copropriétaires du magasin Laliberté. Derrière elle, les photographies de son père, Jacques Morisset (à gauche) et de son grand-père, François Morisset, deux piliers de cette institution commerciale du quartier Saint-Roch.

Magasin Laliberté: une fermeture crève-coeur

Dernier survivant d’une lignée de grands magasins qui ont fait les beaux jours de la rue Saint-Joseph, au milieu du siècle dernier, Laliberté entame le dernier droit d’une longue existence. Selon le rythme d’écoulement de sa marchandise, l’établissement fondé en 1867 fermera ses portes d’ici la fin de l’année. C’est le coeur gros que les employés et la clientèle assistent à cette ultime page d’histoire.

Depuis deux semaines, l’une des copropriétaires, Lucie Morisset, voit un «achalandage extraordinaire» patienter aux portes de cette institution du quartier Saint-Roch, dans le respect des conditions sanitaires et de distanciation. La plupart des clients viennent profiter des rabais allant jusqu’à 70% sur la marchandise. «Il n’y a pas un client qui sort d’ici sans dire que ça n’a pas de bon sens que Laliberté ferme. Ils disent où est-ce que je vais aller?», dit-elle en entrevue au Soleil.

Membre de la famille Morisset qui a pris les rênes de l’entreprise en 1950, après le passage du flambeau par le clan Laliberté, la femme d’affaires a tout tenté pour assurer la pérennité du magasin. Les changements dans les habitudes de consommation, dont les ventes en ligne, en pleine explosion, ont eu raison de ses meilleures intentions.

«On a envoyé des lettres à nos fournisseurs et à quelques détaillants pour savoir s’ils étaient intéressés à racheter la bannière, mais ça s’est avéré lettre morte. Personne n’a levé le doigt pour démontrer son intérêt.»

Faute de relève, Mme Morisset, et ses trois frères et sœurs, avaient décidé en décembre de vendre l’édifice au groupe Mach. La cinquantaine de condos locatifs, construits sur les étages occupés jadis par le magasin, a fait partie de la transaction. Laliberté devenait pour la première fois locataire, entretenant le mince espoir que le commerce puisse survivre. 


« Il n’y a pas un client qui sort d’ici sans dire que ça n’a pas de bon sens que Laliberté ferme. Ils disent où est-ce que je vais aller? »
Lucie Morisset

Mme Morisset rappelle que le coup de grâce pour Laliberté est survenu lorsque l’actrice française Brigitte Bardot a mené une croisade pour la défense du droit des animaux, dans les années 80. Le magasin vendait alors de 2000 à 3000 manteaux de fourrure. «Ç’a jeté le marché par terre. Il a fallu se revirer de bord. C’est à ce moment qu’on a développé de l’immobilier (dans l’édifice)», rappelle Mme Morisset.

Terminer en beauté

Résidente du quartier Saint-Roch, Lucie Bernard est une cliente de longue date de Laliberté. Jeudi après-midi, avec son conjoint Ernest, elle est venue se mettre en ligne pour profiter de la vente de fermeture qui offre des rabais 30 à 70%.

«J’ai toujours acheté mon linge ici. Depuis samedi, je suis venue à tous les jours. J’ai acheté pour 400$. Il y a d’autres magasins dans le coin, mais ce n’est pas du linge que j’aime. Ça me fait quelque chose que ça ferme.»

Ici et là, entre les rayons, les employés appréhendent aussi le jour de la fermeture. «C’est un choc», confie Louise Boulet, adjointe administrative, en poste chez Laliberté depuis 22 ans. «C’est un deuil. On a fait un bon bout de chemin, on va terminer ça en beauté», ajoute Johanne Paquet, acheteuse pour le magasin depuis 34 ans.

Crève-coeur

D’ici quelques mois, le temps d’écouler la marchandise, Laliberté ira rejoindre dans les livres d’histoire les Pollack, Paquet et Syndicat, autant de bannières qui ont fait autrefois de la rue Saint-Joseph l’une des artères commerciales les plus achalandées au Québec. «Ce n’est pas facile. C’est crève-coeur» laisse tomber Mme Morisset.

Après les multiples bouleversements qui ont secoué le monde du commerce de détail, la femme d’affaires se demande si la crise actuelle ne sera pas l’occasion de voir renaître l’industrie du textile au Québec et au Canada, dans le sillage du mouvement collectif d’achat local. Quand elle se met à rêver, elle imagine plusieurs petites boutiques renaître dans son magasin. 

«Ça prend des magasins de vêtements sur la rue Saint-Joseph, une mixité de commerces, pas juste des restaurants», conclut-elle.