Au Québec, trois grands joueurs — Loblaw (Provigo, Maxi), Sobeys (IGA) et Metro (Metro, Super C) —, se disputent l’assiette des Québécois. Les grands détaillants généralistes comme Walmart et Costco ont aussi sauté plus récemment dans l’arène.

L’UPA dénonce les frais des grandes chaînes d'épicerie

L’Union des producteurs agricoles (UPA) demande à Québec de se pencher sur les pratiques «plus ou moins acceptables» des grands distributeurs-détaillants en alimentation au Québec. Le pouvoir «énorme» des chaînes sur les fournisseurs fait mal aux producteurs, qui voient leurs profits diminuer.

En entrevue au Soleil, le président de l’UPA, Marcel Groleau, déplore que la nouvelle politique bioalimentaire du gouvernement provincial ne s’intéresse que peu aux distributeurs. Au Québec, trois grands joueurs — Loblaw (Provigo, Maxi), Sobeys (IGA) et Metro (Metro, Super C) —, se disputent l’assiette des Québécois. Les grands détaillants généralistes comme Walmart et Costco ont aussi sauté plus récemment dans l’arène.

«La politique est axée sur les consommateurs. Après ça, on saute tout de suite aux transformateurs, et après ça on va aux producteurs. On ne parle pas des distributeurs alimentaires dans cette politique-là. Par rapport aux consommateurs, ce sont eux qui ont un rôle important à jouer, et on ne les interpelle pas.»

M. Groleau fait valoir que les distributeurs ont un poids énorme sur leurs fournisseurs, parmi lesquels les producteurs qu’il représente. «Ils ont une force sur le marché tellement importante, si tu n’es pas là, tu n’existes pas.» 

Le président de l’UPA parle «de cas d’exagération de pratiques commerciales». Il donne l’exemple, parmi tant d’autres, d’un producteur de pommes de terre. Il doit payer pour sa tablette pour être bien positionné dans l’épicerie et doit gérer les produits invendus. Et il n’est rémunéré que 60 à 90 jours après que son produit ait été vendu. Il faut aussi qu’il verse une autre prime au distributeur pour décharger la marchandise. «Si tu ne le fais pas, et bien la chaîne dit, nous, on a des pommes de terre de l’Idaho, de l’Île-du-Prince-Édouard. Il n’y en a pas de problème», fait valoir M. Groleau.

«Ce sont des pratiques commerciales assez dures, et les gens ne peuvent pas parler. Si tu te plains, il va simplement sortir ton produit du magasin», ajoute-t-il.

Ces frais divers oscilleraient entre 3 et 13 % des ventes et varient en fonction des produits et des entreprises, selon des études et des experts. 

Le grand pouvoir des chaînes dénoncé par l’UPA peut aussi avoir des répercussions sur le prix que paie le consommateur, estime M. Groleau. Il donne l’exemple des produits bios. Ces produits se vendent plus cher parce que le client est prêt à débourser plus pour ces caractéristiques. Mais le producteur ne reçoit qu’une petite partie de cette prime, indique-t-il. 

Comme la marge de profits est plus importante sur ces «produits de niche», les grands joueurs n’ont pas intérêt à baisser les prix de ces produits pour en vendre en plus grande quantité, croit-il.

Marcel Groleau, président de l’Union des producteurs agricoles.

De l’aide pour les petits

«Les frais demandés aux fournisseurs font partie des stratégies d’affaires de chaque organisation, tout comme la façon dont les prix sont fixés. Ils ne sont donc pas les mêmes pour tous», fait valoir le président du Conseil canadien du commerce de détail–Québec, Marc Fortin, qui parle au nom des grandes chaînes.

«Beaucoup d’efforts ont été faits par les distributeurs pour aider et accompagner les producteurs québécois, incluant les plus petits. Il y a aujourd’hui beaucoup plus de produits locaux disponibles en épicerie. [...] De plus, certains produits québécois sont maintenant disponibles à la grandeur du pays et les fournisseurs profitent des réseaux nationaux des distributeurs.»

On indique aussi que les produits bio «sont plus accessibles et [que] l’offre est plus généreuse qu’elle ne l’a jamais été. L’écart de prix est beaucoup moins grand qu’il ne l’était.»

Lessard reste ouvert

Au cabinet du ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, Laurent Lessard, on rappelle que la politique bioalimentaire a été élaborée avec les différents acteurs de l’industrie. «Les détaillants et les distributeurs ont fait partie de nos consultations [...]. Dans la politique même, il n’y a pas de mesures claires qui ciblent les détaillants», dit l’attachée de presse du ministre, Christine Harvey. Certains objectifs les touchent tout de même, note-t-elle, comme celui d’ajouter 10 milliards $ de contenu québécois dans les produits bioalimentaires achetés au Québec.

Toutefois, on indique que la porte reste ouverte si des producteurs veulent dénoncer certaines pratiques qu’ils jugent problématiques.

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QUI PERD ET QUI GAGNE?

Le fournisseur, le distributeur-détaillant, le consommateur... qui perd et qui gagne dans ce jeu de négociation?

«Le plus gros perdant demeure le fournisseur», fait valoir Jean-Claude Dufour, le doyen de la Faculté des sciences de l’agriculture et l’alimentation de l’Université Laval. Le détaillant doit attirer le consommateur dans son magasin avec les meilleurs prix. «La seule façon qu’il a de faire ça, c’est de coincer le fournisseur», explique-t-il. Mais ces derniers peuvent quand même être gagnants dans certains cas, dit-il. 

Une étude publiée en 2016 par le Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (Cirano) et à laquelle M. Dufour a participé détaille les frais exigés par les grandes chaînes aux fournisseurs et indique qu’ils se sont effectivement multipliés. La concentration de l’industrie et l’automatisation de la chaîne d’approvisionnement «ont augmenté le pouvoir des distributeurs-détaillants et leur a permis d’imposer leurs normes d’approvisionnement», note le rapport. En entrevue, M. Dufour précise que ces frais oscillent entre 3 et 13 % des ventes.

«La majorité des fournisseurs rencontrés soulignent que cette négociation se fait souvent à l’avantage des distributeurs-détaillants.» Les fournisseurs affirment qu’il est plus difficile qu’auparavant de se faire une place sur les tablettes et que les petits joueurs sont en général désavantagés.

«Les détaillants deviennent de plus en plus créatifs pour trouver de nouveaux types de frais à demander à leurs fournisseurs», peut-on lire dans la publication spécialisée L’Actualité alimentaire. Le texte a été rédigé à l’automne 2016 par l’économiste spécialisé en agriculture et en alimentation Simon Dessureault. Frais pour être listés, pour les invendus, le déchargement, réduction de prix imposée, pertes de revenus en raison des paiements repoussés... Ces frais peuvent «affecter de façon significative la marge de profit des fournisseurs. Ils acceptent probablement les demandes de changement des conditions commerciales parce qu’ils n’ont simplement pas le pouvoir de négociation nécessaire pour contester ou refuser ces exigences», ajoute Simon Dessureault.

«[Les grands distributeurs-détaillants] ont beaucoup de pouvoir de négociation. Si un décide de couper les prix et de renégocier certains contrats avec ses fournisseurs, les autres vont suivre. [...] Il y a pratiquement un peu d’abus même», constate Sylvain Charlebois, professeur spécialisé en distribution et politiques agroalimentaires à l’Université Dalhousie, à Halifax. Il fait toutefois valoir que les chaînes commencent à voir leur pouvoir diminuer, en raison du Web et de l’arrivée de nouveaux joueurs.

«On a beau avoir une stratégie bioalimentaire pour le Québec, si on ne consacre pas d’énergie à la distribution, ça ne change pas grand-chose», croit M. Charlebois.

Mais s’ils semblent avoir le gros bout du bâton, «la performance financière des détaillants-épiciers se caractérise par de faibles marges», indique le rapport du Cirano. Même s’il n’y a que quelques grands joueurs, la compétition est féroce. Les Costco et Walmart ont bousculé le marché, et Amazon commence aussi à le faire en s’implantant en alimentation. 

Ces détaillants de marchandise générale, eux, s’en sortent bien puisqu’ils peuvent compter sur d’autres produits avec de meilleures marges de profit pour assurer leur rentabilité.

Compétition payante

Et le consommateur, lui?

La réponse est moins nette. La grande compétition tend à le favoriser. L’étude du Cirano note qu’«une plus grande partie des produits est aujourd’hui vendue au rabais». Le détaillant semble donc plutôt chercher à faire payer le meilleur prix au consommateur.

Toutefois, le fait que les compagnies soient de plus en plus intégrées, et qu’elles soient à la fois grossiste et détaillant, et parfois même fournisseur, ne permet pas d’y voir tout à fait clair. 

«C’est le bras gauche qui échange ça avec son bras droit. Ce prix-là nous, on ne le saura jamais», illustre Jean-Claude Dufour.

«L’ironie de la chose est que la plupart du temps, les fournisseurs augmentent leur prix sachant très bien que les épiciers demanderont d’autres avantages financiers. Cela peut devenir une sorte de tour de passe-passe entre détaillants et fournisseurs», note aussi M. Dessureault. «Finalement, qui selon vous paie pour ces pratiques commerciales? Évidemment, ce sont les consommateurs.»  

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LE SALUT PASSE-T-IL PAR LE WEB?

S’il est vrai que les pratiques des grandes chaînes peuvent être difficiles à remplir pour les fournisseurs, surtout les plus petits, une nouvelle voie s’offre maintenant à eux avec le commerce en ligne, estime Sylvain Charlebois, professeur à l’Université Dalhousie. Il dit avoir rencontré plusieurs petites entreprises au Québec qui passent maintenant par le Web pour éviter les frais des distributeurs.

L’accroissement de l’épicerie en ligne, les nouveaux produits comme le prêt-à-cuisiner et l’arrivée d’Amazon devraient aussi offrir plus de possibilités aux fournisseurs, croit-il.

Le Web n’est pas la panacée, selon le professeur de l’Université Laval Jean-Claude Dufour. «Ça demeure marginal encore.» Amazon viendra sûrement brouiller les cartes, mais peut-être pas pour le mieux pour les produits locaux. «Pas sûr qu’Amazon prendrait tous les producteurs agricoles du Québec. Je pense que les producteurs mexicains passeraient en premier.»