Le producteur maraîcher Guy Pouliot, de la ferme Onésime Pouliot, de l’Île d’Orléans, en compagnie de l’un de ses plus fidèles travailleurs mexicains, Carlos Antonion Pena.
Le producteur maraîcher Guy Pouliot, de la ferme Onésime Pouliot, de l’Île d’Orléans, en compagnie de l’un de ses plus fidèles travailleurs mexicains, Carlos Antonion Pena.

L'incertitude est dans le pré

Normand Provencher
Normand Provencher
Le Soleil
Guy Pouliot, un producteur de fraises et de framboises de l’île d’Orléans, passe beaucoup de temps à jongler avec les chiffres ces jours-ci. La calculatrice ou son crayon n’est jamais loin. La pandémie a grugé sa faible marge de profit annuelle. La centaine de travailleurs mexicains qui manquent à l’appel en raison de la pandémie  met la saison des récoltes en péril.

Sortis de leur quarantaine, après leur arrivée au pays à la mi-avril, une centaine d’entre eux ont commencé dimanche à effectuer quelques travaux préparatoires, comme rouler les clôtures à neige, remplir des sacs de sable pour éviter que les bâches s’envolent au vent, déconfiner les plants de framboises de leur abri de polythène. Comme dans la chanson de Daniel Bélanger, il y a tant à faire.

Avec son frère Daniel, Guy Pouliot a repris les rênes de la Ferme Onésime Pouliot, leur père, en 2001. Le clan familial se passe le relais depuis sept générations sur cette terre, grande comme 250 terrains de football, avec sa vue imprenable sur le Saint-Laurent et Saint-Michel-de-Bellechasse. Ses aïeux en ont vu de toutes les couleurs, mais la crise du COVID-19 est une épreuve  à la puissance dix.

Il y a d’abord la gestion de la main-d’oeuvre étrangère. Cent-vingt autres travailleurs mexicains sont attendus sur la ferme d’ici la Saint-Jean-Baptiste, alors que commencera le temps des récoltes. Mais rien n’indique à l’heure actuelle que cette autre moitié du bataillon sera au rendez-vous.

«Le gouvernement mexicain s’est fait hacker son système informatique. Ils ont perdu toutes les données sur les travailleurs. Il a fallu leur retourner nos informations pour qu’ils se remettent à jour», explique Guy Pouliot. Puis, le coronavirus s’en est mêlé. Tout le monde s’est mis en télétravail. Les dossiers des travailleurs sortent au compte-gouttes.»

De nouvelles exigences du gouvernement canadien, dont les données biométriques de chaque employé, ont retardé la délivrance des visas. Et comme si ce n’était pas suffisant, le Mexique, encore peu affecté par la pandémie, vient d’adopter des mesures plus restrictives en raison de la propagation du virus.

Mis bout à bout, tous ces écueils commencent à peser lourd sur les épaules du producteur maraîcher. Et hors de question d’embaucher des travailleurs latinos sous la table, comme ceux venus lui offrir leurs services, lundi matin, lors du passage du Soleil.

Un travail exigeant

Reste la solution des travailleurs québécois que le premier ministre François Legault a invité à investir les champs cet été pour dépanner les producteurs. Une trentaine s’est manifestée jusqu’à maintenant auprès de la ferme Pouliot, attirée par le boni de 200$ pour un minimum de 25 heures de travail par semaine promis par le gouvernement provincial. Le Programme canadien d’urgence et ses 2000$ par mois n’aident pas non plus les producteurs agricoles à recruter de la main-d’oeuvre locale

Une fois les 25 heures terminées, si ces travailleurs décident de retourner chez eux, je fais quoi, demande M. Pouliot. 


« On est comme un plaster. Les gens vont retrouver leur emploi quand ça va recommencer. C’est très préoccupant. C’est arrivé à mon voisin qui a un verger. Il avait embauché un gars de la construction pour tailler ses pommiers, mais quand les chantiers ont repris, il est parti. »
Guy Pouliot

«M. Legault a beau dire que c’est un travail qui est dur, l’agriculture, mais c’est dur comment? Le monde pense qu’il va faire 24 degrés, que les oiseaux vont chanter, avec un p’tit vent d’est. Sauf que c’est pas toujours de même. Quand il fait 32 degrés, je vais pas dire au travailleur d’aller se reposer à la piscine. Plus il fait chaud, plus les fraises rougissent, plus j’ai besoin de monde.»

Reste à voir aussi la productivité des employés québécois. «Ce que je fais faire en une demi-journée par un travailleur mexicain, est-ce que ça va me prendre trois jours? Mes coûts d’exploitation vont exploser. À quel prix est-ce qu’on va vendre les fraises?»

Des travailleurs étrangers, habitués à trimer dur, peut importe les éléments, une soixantaine d’heures par semaine, au salaire minimum, restent pour lui la seule planche de salut pour une sortie de crise sans trop de dommages.

Six fois le salaire moyen

Carlos Antonio Pena est l’un de ces travailleurs mexicains qui ne lève pas le nez sur l’ouvrage. Chaque année, depuis 2009, il quitte sa femme et ses deux jeunes fils, à Vera Cruz, pour venir travailler pendant six mois sur la ferme. Un boulot qui lui permet de regagner son pays, une fois l’automne venu, avec l’équivalent de six ans et demi le salaire annuel moyen de ses compatriotes.

«Ça été plus difficile cette année d’avoir mon permis de travail. Plusieurs bureaux étaient fermés à cause du virus explique-t-il, dans un français qu’il a appris à maîtriser au fil de ses nombreuses visites au Québec. 

Son frère est de l’aventure cette année. Ils ont vécu ensemble la quarantaine, dans le plus grand respect des exigences sanitaires, dans le petit duplex situé près des bureaux administratifs. «J’ai commencé à apprendre la guitare grâce à un cousin qui vit aux États-Unis», dit-il. Le reste de son temps a été consacré à papoter avec la famille par FaceTime et à regarder la télévision. Comme la plupart des Québécois confinés, finalement.

Gros pari

À cour terme, Guy Pouliot a les yeux rivés sur la date du 15 mai. C’est à ce moment qu’il devra décider si Carlos et ses employés mettront en terre les plants de fraises d’automne. Un gros montant est en jeu, plus de 100 000$ Le patron calcule à nouveau l’impact sur sa marge bénéficiaire qui, en cette année hors du commun, risque de frôler le zéro.

«Le 100 000$, je le tire dans le feu ou je cours le risque de récolter à la fin juillet? Perdre les plants c’est une chose, mais perdre en plus la job faite autour, c’est assez pour mettre en péril la survie de l’entreprise.  Je avais attendre le 15 mai pour décider si je les plante en totalité, en partie ou pas pantoute. Plus longtemps on va attendre, plus on va peut-être savoir si la main-d’oeuvre s’en vient. C’est un gros pari.»

Et cela, tout en ignorant si la Mère Nature sera du bord des agriculteurs dans les prochains mois. En raison du temps frisquet, la saison des fraises s’annonce comme l’une des plus tardives des dernières années à l’Île d’Orléans. Et l’été, sera-t-il trop chaud, pas assez chaud, pluvieux, trop pluvieux...

Ça fait beaucoup d’incertitudes finalement? «C’est juste de ça, des incertitudes pour nous. Comme me disait un gars l’autre jour, on est comme un GPS quand il cherche son chemin. Recalcul en cours...»

Le producteur maraîcher Guy Pouliot, de la ferme Onésime Pouliot, de l’Île d’Orléans, en compagnie de l’un de ses plus fidèles travailleurs mexicains, Carlos Antonion Pena.