Une faible croissance des salaires a son lot de conséquences pour les travailleurs. «Elle a pour effet de rendre plus difficile le désendettement ou encore l'accès à la propriété. Elle freine l'épargne et précarise les retraites futures», croit Jimmy Jean, économiste principal au Mouvement Desjardins.

Les salaires ne grimpent pas

Mais que se passe-t-il avec nos salaires?
La création d'emplois est au rendez-vous. Le taux de chômage atteint un «creux historique».
La croissance de salaires, elle, ne suit pas la cadence.
«En avril, la variation annuelle des salaires horaires s'est établie à seulement 0,7 %», écrivait, au début du mois de juin, Jimmy Jean, économiste principal au Mouvement Desjardins dans un Point de vue économique.
«Il s'agissait de la plus faible progression répertoriée dans l'historique des données, qui remonte à 1997», prenait-il le soin de préciser. «L'inflation a beau être faible, à 1,6 %, la croissance des salaires horaires, selon l'Enquête sur la population active (EPA) de Statistique Canada, n'arrive pas à la compenser.»
Une faible croissance des salaires a son lot de conséquences pour les travailleurs.
«Elle a pour effet de rendre plus difficile le désendettement ou encore l'accès à la propriété. Elle freine l'épargne et précarise les retraites futures», énumérait M. Jean.
Directeur associé à l'Institut du Québec, Jean-Guy Côté constate, lui aussi, la situation en se grattant le dessus du ciboulot.
«Un taux de chômage de 6 % au Québec en mai signifie qu'il y a une pénurie de travailleurs sur le marché. La bonne vieille théorie économique voudrait que, pour attirer les rares candidats disponibles et surtout pour garder leurs employés, les entreprises augmentent les salaires. Manifestement, ce n'est pas le cas. Est-ce parce que les employeurs tardent à réagir aux bouleversements dans le marché du travail? Ou s'agit-il d'une transformation de la structure des emplois qui fait en sorte que les travailleurs se retrouvent aujourd'hui en plus grand nombre dans des emplois - dans le secteur des services par exemple - qui sont moins susceptibles de bénéficier d'un accroissement important de leur salaire?»
L'économiste du Mouvement Desjardins, lui, soulève le phénomène de la mondialisation.
«La faiblesse des salaires au niveau national est en partie la résultante de l'imposante capacité excédentaire de main-d'oeuvre qui existe encore mondialement alors que la production peut se déplacer vers des pays où les coûts de main-d'oeuvre sont faibles. Les travailleurs de ces industries, notamment celles de productrices de biens, sont ainsi dépourvus d'arguments pour réclamer de généreuses augmentations de salaire.»
De l'avis de Jimmy Jean, la croissance modeste des salaires est un phénomène auquel il faudra s'habituer.
Qualité des emplois
Lorsque vient le temps d'évaluer la qualité des emplois au Québec, la faible croissance des salaires, c'est le caillou dans le soulier.
Chaque mois, lorsque les chiffres de l'EPA sont publiés, l'attention générale se porte sur le taux de chômage et le taux d'emploi.
Une analyse trop limitative au goût de l'Institut du Québec qui, dans son Indice de l'emploi mensuel, regroupe six indices pour déterminer si la qualité des emplois est à la hausse ou à la baisse par rapport à l'an dernier.
L'un de ces indicateurs est la croissance des salaires.
«Il plombe carrément la performance de la qualité des emplois dans la Belle Province», constate Jean-Guy Côté en prenant soin de mentionner que la qualité des emplois était tout de même à la hausse en mai 2017 par rapport à mai 2016. Pour les trois derniers mois, par contre, une baisse a été enregistrée. «Un petit drapeau jaune vient d'apparaître. Attendons pour voir s'il s'agit d'une tendance ou d'un simple effet cyclique.»
Les autres indicateurs - la croissance de l'emploi à temps plein, la croissance de l'emploi des secteurs privé et public, la situation des travailleurs à temps partiel involontaires (c'est-à-dire de ceux qui ne font pas le choix de travailler à temps partiel et qui attendent un poste à temps plein) et la situation des travailleurs temporaires - sont à la hausse.
L'Institut du Québec se penche aussi sur la vigueur du marché du travail. En mai, les indicateurs pointaient vers le haut.
«La vigueur du marché du travail - à la hausse sur un an - est stable depuis le début de l'année. Le taux de chômage atteint un nouveau creux historique à 6,0 %, alors que le taux d'emploi des 25 à 54 ans atteint lui aussi un sommet inégalé à 84,5 %.»
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Pas mieux ailleurs
La faible croissance des salaires n'affecte pas que les Canadiens.
Dans son Point de vue économique du 1er juin dernier, Desjardins cite le cas de l'Allemagne.
«Son taux de chômage officiel de 5,8 % est le plus bas depuis la réunification. Au premier trimestre, les salaires horaires étaient en hausse annuelle d'un maigre 0,7 %.»
Et celui du Japon.
«Le taux de chômage a atteint 2,8 % en mars, le plus bas niveau depuis 1994, tandis que le ratio des emplois disponibles par rapport au nombre de postulants est à son plus bas niveau depuis 1990. Qu'à cela ne tienne, la croissance réelle des salaires demeure à peu près nulle.»
Et finalement celui de nos voisins du sud.
«Aux États-Unis, où le taux de chômage a récemment touché un creux cyclique, les salaires horaires sont en hausse annuelle de seulement 2,5 %. Lors du dernier cycle, au moment où le chômage américain avait atteint son creux de 4,4 % - soit le même niveau qu'actuellement -, les salaires horaires évoluaient non loin des 3,5 %.»