Une manifestation en faveur de l'augmentation du salaire minimum à 15 $ de l'heure à Montréal, le 15 octobre dernier

Les experts réticents à une hausse du salaire minimum à 15 $

Si la hausse du salaire minimum à 15 $ semble être une option valable et viable pour ses défenseurs, les experts ne s'entendent pas sur l'impact que pourrait avoir une telle mesure sur la société et sur les meilleurs moyens pour venir en aide à ces travailleurs.
À en croire une étude de l'Institut de recherche et d'informations socio-économiques (IRIS) - groupe de réflexion plus à gauche de l'échiquier politique -, le salaire minimum au Québec devrait être fixé à 15,10 $ l'heure pour que le travailleur puisse «subvenir à ses besoins, participer à la vie économique et culturelle de sa localité tout en mettant de l'argent de côté pour améliorer sa situation».
En revanche, l'Institut Fraser, un groupe de réflexion beaucoup plus conservateur, recommande de se concentrer sur la Prestation fiscale au travail pour aider précisément les travailleurs pauvres.
L'économiste chevronné Pierre Fortin estime que la question du salaire minimum dépend de chaque contexte et que les provinces ne devraient pas nécessairement s'inspirer des États-Unis où le mouvement pour le salaire minimum à 15 $ a pris naissance.
Selon M. Fortin, il faut considérer le rapport entre le salaire minimum et le salaire moyen dans un territoire donné pour bien prendre conscience de l'impact d'une hausse sur la société.
En 2016, par exemple, le salaire moyen des employés payés à l'heure s'établissait à 22,74 $, alors que le salaire minimum était en moyenne de 10,68 (il est passé de 10,55 à 10,75 $ pendant l'année). Le salaire minimum représentait alors près de 47 % du salaire moyen.
Depuis 1998, le salaire minimum au Québec n'a presque pas dépassé le seuil des 47 % du salaire moyen.
En guise de comparaison, dans certains États américains, comme New York et la Californie, ce ratio atteignait respectivement près de 37 et 38 % en 2016. Ainsi, ces villes tentent de rattraper le Québec, souligne M. Fortin.
«La raison pour laquelle les Américains peuvent se permettre de très importantes augmentations du salaire minimum, c'est parce que le salaire minimum y est beaucoup trop bas à l'heure actuelle», a-t-il déclaré.
L'Alberta, où le gouvernement néo-démocrate a annoncé son intention d'augmenter le salaire minimum à 15 $, peut se le permettre puisque les salaires en Alberta sont en moyenne 30 % plus élevés qu'au Québec, a souligné M. Fortin.
La hausse du salaire minimum, si elle n'est pas contrôlée, pourrait avoir un impact sur le milieu de l'emploi et le décrochage scolaire, selon l'expert.
Si le salaire minimum avait été haussé à 15 $ en 2016, le ratio salaire minimum/salaire moyen serait passé à 63 % et aurait fait perdre 100 000 emplois à la province, selon les calculs de M. Fortin.
«Le salaire minimum, c'est une arme à deux tranchants. Plus il est élevé, plus ça réduit le nombre de personnes pauvres, mais à condition qu'elles aient un emploi.»
Luc Godbout
Quelles solutions?
M. Fortin affirme que les déductions fiscales pour ces travailleurs seraient plus efficaces et moins dommageables. «Le gouvernement fédéral a un rôle qui pourrait être important pour augmenter le niveau de revenu des gens qui sont des travailleurs au bas de l'échelle. Il n'y a aucun doute là-dessus dans mon esprit», a-t-il remarqué.
Même son de cloche pour le fiscaliste Luc Godbout.
«La hausse du salaire minimum n'est qu'une des facettes pour améliorer le sort des travailleurs à faibles revenus. Même si le Québec n'a pas le taux horaire au salaire minimum le plus élevé (cinq provinces ont un salaire minimum supérieur au Québec, alors que quatre provinces ont un salaire minimum inférieur), l'intervention par des mesures sociofiscales plus généreuses et la prise en compte du coût de la vie par la Mesure du panier de consommation offre de meilleures perspectives», a-t-il expliqué dans un échange de courriels.
Dans une récente publication, M. Godbout et la chercheuse Suzie St-Cerny ne s'avancent pas sur la viabilité d'une hausse du salaire minimum, mais ils tracent le portrait financier de ces travailleurs, en tenant compte de leurs dépenses et de leurs déductions fiscales.
Selon leurs données, peu importe leur situation familiale, ces travailleurs peuvent couvrir toutes leurs dépenses de base selon la Mesure du panier de consommation (MPC), qui fait état du «coût d'un panier de biens et de services correspondant à un niveau de vie de base».
«À la lumière des résultats, ce sont les couples sans enfants où un seul conjoint participe au marché du travail qui sont les plus proches de la mesure de pauvreté estimée par la MPC au Québec alors que dans les autres provinces canadiennes, ils n'atteignent pas ce seuil (dans plusieurs provinces, le seuil n'est pas non plus atteint pour les couples avec deux enfants et un salaire)», a précisé M. Godbout.
Mais il s'agit de dépenses de base, faut-il rappeler. «Le panier considéré par la MPC comporte cinq sections : l'alimentation, les vêtements, le logement, le transport et une section autres qui comprend divers items d'usage courant comme le téléphone, l'ameublement, les soins d'hygiène, les frais scolaires, les loisirs, les dépenses personnelles, le tout en quantités limitées», note le Collectif pour un Québec sans pauvreté dans un document explicatif.
Des travailleurs en mode «survie»
Erendira Achati Keriti vit dans la région de Toronto. Il y a quelque temps, elle avait besoin de vêtements chauds pour affronter le difficile hiver canadien. Son maigre budget ne lui permettait pas de se procurer des articles neufs. Elle s'est donc tournée vers les vêtements d'occasion. Elle a fini par économiser assez d'argent, mais quand elle est retournée à la friperie pour faire son achat, les vêtements n'étaient plus là. Quelqu'un d'autre en avait eu besoin.
Pourtant, Erendira ne vit pas de l'aide sociale : elle travaille au salaire minimum. Et selon plusieurs travailleurs dans la même situation qu'elle, le salaire minimum, qui varie de 10,72 à 12,20 $ dans les provinces du Canada, est bien loin de suffire. En Ontario, le salaire minimum est de 11,40$. Au Québec, l'augmentation du salaire minimum passera à 11,25 $ lundi.
Mme Achati Keriti n'a pas d'emploi stable et elle court après les contrats de peintre en construction. Parfois, elle se déplace à l'extérieur de la ville pour finalement se faire dire qu'il n'y a pas de travail pour elle ce jour-là.
Elle vit seule avec sa conjointe dans un appartement et elle n'a pas le choix de vivre au jour le jour parce qu'elle n'a pas de revenu régulier.
«En ce moment, je n'ai rien de permanent dans ma vie parce que je ne sais pas combien d'argent je vais faire dans le prochain mois et combien je serai payée», a raconté Mme Achati Keriti en entrevue avec La Presse canadienne.
Pour les travailleurs qui reçoivent un bas salaire, les imprévus sont une source de stress importante.
Mathieu Proulx, 43 ans, est préposé à l'entretien au Vieux-Port de Montréal. Avec son salaire de 13,50 $ l'heure, il a parfois l'impression de «survivre» plutôt que de vivre.
«Il faut toujours attendre le prochain chèque. Dès qu'il y a un imprévu, ça vient tout débalancer», a-t-il témoigné en entrevue dans son petit appartement du quartier Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal.
Une basse trône en plein milieu de son salon. Il ne peut plus en jouer, car elle est brisée et il n'a pas assez d'argent pour la réparer.
Les travailleurs du Vieux-Port étaient en grève l'an dernier, et M. Proulx dit qu'il recevait plus d'argent à même le fonds de grève qu'en travaillant une semaine de 40 heures.
Quand à la réalité de joindre les deux bouts s'ajoutent les problèmes de santé, tout s'écroule. Golaeh Gaffari, qui vit à Coquitlam, dans la région de Vancouver, a travaillé cinq ans dans un Tim Hortons avant de se blesser à l'épaule pendant qu'elle travaillait.
La dame n'a maintenant plus d'emploi et il lui est impossible de travailler pour l'instant puisqu'elle doit suivre des traitements de physiothérapie. Lorsqu'elle sera rétablie, elle espère trouver un emploi en éducation de la petite enfance, des études qu'elle avait faites lorsqu'elle travaillait au Tim Hortons.
Et pendant que son salaire stagne, le prix des biens et services grimpe, déplore-t-elle.
«Tout va monter en 2017: le transport, le loyer, l'épicerie, mais le salaire minimum va rester le même», a témoigné Golaeh Gaffari, âgée de 40 ans, qui vit seule dans un appartement avec son mari.
Elle croit d'ailleurs qu'ils ne pourront pas se permettre de vivre dans le même logement l'année prochaine alors qu'ils paient déjà 900 $ par mois pour un appartement doté d'une seule chambre.
Cette immigrante d'origine iranienne, qui s'est installée au Canada en 2008, estime que sa situation est plus critique maintenant qu'à son arrivée. «C'est plus difficile maintenant. En 2008, tout était très peu dispendieux. Mais en huit ans, le salaire minimum n'a augmenté que de 2 $. Tout augmente, sauf le salaire minimum», a-t-elle souligné.
Mais même dans les autres provinces, où les coûts du logement sont moins élevés, des travailleurs peinent à joindre les deux bouts.
Jonethan Brigley, qui travaille à l'Université Dalhousie à Halifax, en Nouvelle-Écosse, débourse 591 $ par mois pour son appartement d'une chambre, ce qui représente presque la moitié de son budget mensuel.
Hausse du salaire minimum à 15$
De plus en plus de voix s'élèvent pour réclamer que le salaire minimum soit haussé à 15 $, mais les opposants sont nombreux. Les quatre travailleurs rencontrés par La Presse canadienne rejettent du revers de la main l'argument selon lequel une hausse du salaire minimum à 15 $ entraînerait des pertes d'emplois.
«Les employeurs vont toujours essayer de faire plus de profits. Ce n'est pas vrai qu'en payant un salaire plus élevé, ils vont faire perdre des emplois. C'est un mensonge, c'est une excuse qu'ils utilisent pour ne pas le faire», a tranché Mme Achati Keriti.
Elle a déjà eu une conversation avec l'un de ses patrons qui se plaignait d'avoir à faire un voyage dans le Sud au lieu d'un périple en Europe parce qu'il avait moins d'argent cette année. «Au moins, il a des vacances. C'est quelque chose dont je ne peux même pas rêver. Et ces gens sont tristes parce qu'ils doivent aller à Cancun?», a-t-elle lancé.
«Tout va monter en 2017, transport, loyer, épicerie. Tout va augmenter, mais personne ne se plaint. Pourquoi ne se plaint-on pas pour le salaire minimum?», demande Mme Gaffari.
De plus, selon Mathieu Proulx, le supplément d'argent que générerait la hausse du salaire minimum serait réinvesti dans l'économie locale. «Je vais pouvoir m'acheter des produits que je ne pouvais pas m'acheter avant. Je vais réinvestir dans l'économie, donc quelque part, c'est bon pour tout le monde», a-t-il remarqué.
«En ayant plus d'argent dans leurs poches, (les travailleurs) magasineront davantage dans des entreprises, qui reverront la couleur de leur argent», a ajouté Jonethan Brigley.
L'option des déductions fiscales n'est pas non plus attrayante estiment ces travailleurs.
M. Brigley est d'avis que les travailleurs ont besoin d'un revenu stable chaque mois pour subvenir à leurs besoins. Le travailleur de 29 ans juge que la hausse du salaire minimum «serait un début», mais d'autres mesures devraient être prises éventuellement, dont la stabilisation des prix des loyers.
«Les déductions, c'est une fois par année et c'est pendant les impôts. Les besoins, c'est tous les mois et toutes les semaines. Si ma sécheuse brise, je ne peux pas attendre au mois de mai quand je vais avoir mon retour d'impôt», a souligné M. Proulx.