Le chantier naval Forillon de Gaspé s’est diversifié, mais continue de construire des bateaux de pêche comme l’Executioner en 2016, pour une compagnie de Terre-Neuve.

Les chantiers navals de l'Est-du-Québec ont le vent en poupe

GASPÉ ET CARLETON — Pendant que le chantier naval Davie lutte de nouveau pour sa survie, des entreprises de l’Est-du-Québec vivent des années fastes. Quand elles ne sont pas en expansion, elles en préparent une ou tournent à plein régime. Et la bonne tenue de la pêche commerciale a mené à la création de deux nouveaux chantiers navals en Gaspésie.

«On a eu une année record en 2016 [année financière se terminant le 31 janvier 2017], en 60 ans, pour le volume d’opérations et le chiffre d’affaires», indique Simon Riopel, vice-président exécutif du Groupe maritime Verreault. «Nos bonnes années du passé sont devenues des années standard.» Le chantier des Méchins se spécialise dans la réparation de navires, des contrats privés et publics.

Verreault a élargi sa cale sèche en 2015-2016 au coût de 14 millions $, afin d’accueillir de plus gros navires et d’accomplir davantage de travaux pour ses clients habituels. Deux traversiers de Marine Atlantique, qui naviguent entre la Nouvelle-Écosse et Terre-Neuve, sont devenus ses clients.

L’entreprise souhaite maintenant allonger sa cale sèche et agrandir sa porte, un projet évalué au départ à 35 millions $, qui créerait une centaine d’emplois.

Cette deuxième phase permettrait de recevoir des navires de type Panamax de nouvelle génération, les plus gros à naviguer via le canal de Panama. «Il en circule sur la voie maritime du Saint-Laurent. Mais ils ne peuvent être réparés dans aucune cale sèche de l’Est du Canada», indique M. Riopel.

«On n’a pas d’échéancier précis pour cette phase II à cause d’un manque de main-d’œuvre», précise le vice-président. Verreault compte 150 employés, dont 120 syndiqués; il lui en faudrait 250. La firme entame une campagne de publicité pour recruter partout au Québec soudeurs, journaliers, peintres et mécaniciens.

Groupe Océan

Le Groupe Océan possède une division remorquage et génie maritime, une particularité qui alimente son chantier maritime de l’Île-aux-Coudres. «Quand on n’a pas de contrats extérieurs, on entretient et on construit notre flotte de remorqueurs et de barges», précise Philippe Filion, directeur des affaires publiques et du développement des affaires. La firme a notamment construit deux remorqueurs de la série Toundra en 2013 et 2014, un projet de 50 millions $.

La construction du premier crabier de Conception navale FMP est commencée dans le bâtiment actuel de l’entreprise, une structure de conteneurs à Newport.

La division remorquage et génie emploie 550 des 850 employés du Groupe Océan. Les 300 travailleurs de ses chantiers maritimes évoluent en trois lieux, 140 à l’Île-aux-Coudres, 110 dans un atelier de fabrication à Québec et 50 au chantier de Bas-Caraquet, au Nouveau-Brunswick.

Cette dernière contribuera à l’essor d’Industries Océan, le chantier de l’Île-aux-Coudres, par le biais de la livraison d’une cale sèche flottante de 130 mètres. La cale sèche sera postée là où la demande se manifestera.

La flexibilité et l’imagination alimentent le succès au Groupe Océan. «Nous avons inventé des modèles de remorqueur, dont un ‘‘cata-tug’’, un catamaran, pour le chantier du pont Champlain, afin de tenir compte de la faible profondeur d’eau à cet endroit», note Philippe Filion.

Les chantiers plus modestes évoluent dans un marché où il y a plus de donneurs d’ouvrage que pour un grand chantier comme Davie. «Nous vivons d’une somme de petits contrats», dit Philippe Filion, du Groupe Océan.

Océan, qui compte trois groupes d’employés syndiqués dans ses rangs, embaucherait illico de 20 à 25 soudeurs s’ils étaient disponibles, et une dizaine d’autres employés aux compétences diverses.

À Gaspé, le chantier naval Forillon s’est beaucoup diversifié depuis 2006, désirant ne plus être dépendant de la pêche. Il construit actuellement six bateaux de recherche et sauvetage pour la Garde côtière canadienne. Le contrat de 45,8 millions $, obtenu par appel d’offres, fait travailler une soixantaine de personnes jusqu’en 2020.

De son côté, Méridien Maritime emploie 125 personnes, 100 en construction à son chantier naval de Matane et une équipe «nomade» de 25 personnes, parfois plus, assignées à la réparation de grands navires accostés dans divers ports.

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UN AUTRE MODÈLE D'AFFAIRES QUE DAVIE

Comment se fait-il que les petits chantiers navals de la Gaspésie, du Bas-Saint-Laurent et de Charlevoix débordent de contrats alors que le chantier Davie peine à remplir son carnet de commandes?

Philippe Filion, du Groupe Océan, note que les chantiers plus modestes évoluent dans un marché où le nombre de donneurs d’ouvrage est bien plus élevé que pour un grand chantier comme Davie. «Nous évoluons dans le marché des petits et moyens tonnages, les navires de 1000 tonnes et moins. Nous vivons d’une somme de petits contrats. Eux [à la Davie], ils visent les gros contrats. C’est un gros chantier. C’est normal, mais le risque augmente avec la taille des contrats, parce que le nombre est limité. Au Groupe Océan, on ne veut et on ne peut dépendre d’un seul marché, fortement occupé par les contrats gouvernementaux», explique M. Filion.

La direction de la firme est sensible à l’avenir du chantier Davie. «C’est un partenaire. On échange du personnel dans certaines circonstances […]. Le message à envoyer au gouvernement fédéral, c’est qu’on veut que les mandats s’élargissent, pas seulement à la Davie, mais à l’ensemble des plus petits chantiers. Un fonctionnaire [de Travaux publics Canada] avait dit il y a deux ans qu’il va falloir aller à l’international pour combler les besoins de la Défense nationale. Les quatre remorqueurs de la Défense nationale, nous sommes parfaitement capables de les construire, de les réparer, de les maintenir», dit Philippe Filion.

Soutien encourageant

Simon Riopel, du Groupe Verreault, juge «positif et encourageant» le soutien des élus et de la population à la Davie. «On fera face à différents défis aussi et j’ose espérer qu’on aura un support similaire. «Verreault a réalisé l’expansion de sa cale sèche avec des fonds privés.

Davie doit licencier 800 travailleurs d’ici 2018 faute de contrat. «Les employés qui seraient éventuellement mis à pied représentent une main-d’œuvre potentiellement intéressante […]. On va traiter leur candidature avec beaucoup d’intérêt», dit Simon Riopel, du Groupe Verreault.

Il «respecte la démarche» de Davie. Mais il mentionne qu’elle «a pris la décision de miser sur la construction de navires alors qu’elle peut faire de la réparation. Elle a décidé de miser sur des contrats de gré à gré alors qu’elle pourrait soumissionner sur des appels d’offres pour de la construction et de la réparation».

Angello Marcotte, de Méridien Maritime, commente peu le cas de la Davie. Il rappelle avoir proposé en 2010 de construire les deux nouveaux navires de la Société des traversiers du Québec (STQ) pour moins de 100 millions $. «À vue de nez, ils auraient dû être construits pour 85 millions $. J’étais renversé de voir qu’ils ont été accordés à Davie pour 125 millions $ de gré à gré.»

Davie et la STQ négocient encore au sujet du dépassement de coût de ces navires. Ce dépassement oscillerait entre 100 millions $ et 125 millions $.

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DEUX NOUVEAUX CHANTIERS LIÉS AUX PÊCHES

La construction de bateaux de pêche connaît un essor en Gaspésie, dans la foulée de l’embellie vécue par les pêcheurs de crabe des neiges et de homard. Deux entreprises investissent près de 4 millions $ au total dans leurs installations.

Conception navale FMP de Newport bâtit son premier bateau, un crabier d’une valeur de près de 3 millions $. «C’est un rêve qu’on avait, de créer des bateaux. Ça s’est concrétisé. On a obtenu un contrat dès la première année», dit le copropriétaire Francis Parisé.

Les 14 employés travaillent pour l’instant dans une structure en conteneurs. Un bâtiment neuf est en construction tout près, un investissement de 1,7 million $. À l’issue des travaux, M. Parisé aimerait grimper à 20 employés.

Son entreprise négocie avec des crabiers pour construire d’autres bateaux. «Ce n’est pas la demande qui manque. J’ai une capacité d’un bateau par an. Ce sont des bonnes années pour les crabiers et les homardiers. Ils peuvent dépenser, penser à changer», affirme M. Parisé.

Se créer un service

Les Entreprises maritimes Bouchard, de Rivière-au-Renard, ont changé de propriétaires à l’été 2017. Les frères Desbois, Richard, Nicol et Bertrand, ont acquis cet atelier de réparation de bateaux de pêche avec un crevettier, Mario Côté. À quatre, ils possèdent une quinzaine de bateaux.

«C’est ce qui nous a motivés. On apporte 50 % de l’ouvrage à notre chantier. On payait de toute façon. On s’est créé un service. Et on a vu l’opportunité de faire de la construction», explique Nicol Desbois.

De 9 employés lors de la transaction, les Entreprises maritimes Bouchard en ont maintenant 35 et visent à atteindre au moins 40.

Les nouveaux propriétaires bâtissent un édifice neuf, un investissement d’environ 2 millions $. Ils ont entamé la construction de deux crabiers pour des pêcheurs gaspésiens.

Aux Îles-de-la-Madeleine, les Entreprises Léo LeBlanc construisent des coques en fibre de verre. «J’ai de l’ouvrage signé jusqu’en septembre. C’est quand même assez spécial. Et j’ai une liste d’attente», indique la copropriétaire Suzanne LeBlanc, qui observe que les sept autres chantiers des Îles sont occupés eux aussi.