Deux choses retiendront l'attention de l'économiste en chef d'Industrielle Alliance, Clément Gignac, cette année : les prochaines décisions de la Fed ainsi que le dossier du transport de pétrole albertain.

L'économie en 2014 vue par Clément Gignac

Ancien ministre libéral du Développement économique, l'économiste en chef d'Industrielle Alliance, Clément Gignac, est reconnu pour la rigueur et la finesse de ses analyses. Nous l'avons joint dans ses bureaux du chemin Saint-Louis pour jaser notamment de l'économie québécoise, d'immobilier, d'investissement, de Québec, de l'âge de la retraite et du pétrole albertain.
Q Que pensez-vous de l'économie du Québec en ce moment?
R L'économie québécoise a été affectée par un dollar fort, ce qui a joué sur la position concurrentielle de nos entreprises. Le secteur extérieur n'a pas beaucoup collaboré à la croissance l'an dernier. On parle d'une croissance modeste. Mais quand on se compare avec d'autres pays, par exemple les pays de la zone euro qui ont un taux de chômage de 12 %, on se console, c'est certain. Reste qu'il y a des problèmes structurels qui demeurent, notamment du côté de l'endettement du secteur public. Notre croissance démographique est inférieure à celle du reste du Canada, nous ne sommes pas dotés en ressources naturelles énergétiques comme l'Alberta. Ça pèse sur nos finances. La baisse du dollar canadien sur les marchés de change va toutefois venir aider nos entreprises.
Q Avec un ratio d'endettement très élevé (1,64 $ de dette pour chaque 1 $ de revenu), les ménages québécois vivent-ils au-dessus de leurs moyens?
R Il faut faire attention avec le ratio d'endettement des ménages que l'on entend (164 %). Si ce ratio de dette est supporté par de l'immobilier versus seulement des dépenses d'épicerie, ce n'est pas la même chose. Ce qui est plus inquiétant, c'est que l'immobilier est très élevé en ce moment. Donc, pour un ménage endetté, ce dernier est beaucoup plus vulnérable à des hausses éventuelles de taux d'intérêt. Cette hausse de taux va venir frapper l'immobilier au pays. Ça va devenir plus difficile pour les ménages, soit pour accéder à la propriété, soit pour payer leurs factures, notamment leur hypothèque. Si votre condo que vous avez payé très cher perd de la valeur et que vos paiements d'hypothèque augmentent, ça pourrait frapper les budgets des ménages. Les ménages très endettés seront plus vulnérables, c'est certain. Il est évident que ceux qui ont acheté récemment vont trouver que leur résidence ne prendra pas beaucoup de valeur au cours des prochaines années.
Q Voyez-vous une bulle immobilière actuellement au Québec?
R Je ne vois pas de bulle immobilière. Je vois toutefois un gros feu jaune. Il y a des gens qui font actuellement des acquisitions sans avoir au préalable vendu leur résidence. Je dis à ces gens-là d'être très prudents. C'est toujours une opération à risque. Si ce n'était pas un problème au cours des cinq dernières années d'agir de cette façon, cela risque de le devenir au cours des trois prochaines. Le marché immobilier est devenu à l'avantage des acheteurs. Il y a beaucoup d'offres sur le terrain. Ceux qui pensent faire de l'argent rapidement avec l'acquisition d'une propriété au cours des trois à cinq prochaines années, ils risquent d'être déçus. Les gens qui veulent devenir propriétaires d'une résidence dans une perspective long terme (8-10 ans), je ne vois pas de problèmes pour eux. Mais à court terme, la hausse des taux hypothécaires et l'abondance de produits (notamment des condos) sur le marché appellent à la prudence.
Q Si vous aviez 4000 $ à investir en ce moment, où placeriez-vous votre argent?
R Tout dépend de votre profit d'investisseur. Je ne conseille pas à tout le monde le même type d'investissement. Pour ceux qui ont 4000 $ à investir et qui n'ont pas de problèmes financiers à l'horizon, je leur conseille les marchés boursiers. Pas besoin d'être riches pour investir à la Bourse. Il y a toutes sortes d'instruments financiers pour être présent sur les marchés. L'économie américaine s'accélère, et les rendements seront intéressants. L'an dernier, la Bourse américaine a progressé de 30 %. C'est l'une des 10 meilleures années en termes de rendement. On a étudié les meilleures années des marchés boursiers aux États-Unis et on constate que l'année suivante, les rendements sont aussi au rendez-vous 9 fois sur 10. Le marché boursier américain n'est pas surévalué. Il faut toutefois se donner un horizon de placement de trois à cinq ans.
Q Que pensez-vous du fameux «mystère Québec»?
R C'est une bonne question. Si on regarde l'écosystème de Québec avec la présence de l'Université Laval, l'Institut national d'optique, les centres de recherche, le Parc technologique, etc., on voit que l'économie de la région est très diversifiée. Il y a aussi un secteur des services très actif, notamment avec les assureurs et les financiers. On ne peut plus dire que l'économie de Québec, c'est juste le gouvernement du Québec. On retrouve également un fort niveau d'entrepreneurship. Les gens d'affaires sont cohérents et font équipe ensemble et ça donne des résultats. Avec le maire [Régis] Labeaume, ça donne aussi un leadership très fort. Conséquence : ça attire des investissements et ça crée un mouvement vers l'avant. Les entreprises de Québec travaillent également de plus en plus étroitement avec l'Université Laval. Cette collaboration donne des petits. Tout cela amène de la création de richesse et un taux de chômage parmi les plus bas au pays.
Q Que pensez-vous de l'âge de la retraite fixé à 65 ans?
R C'est un fait, on vit 10 ans de plus que nos aînés. À partir de cette donnée réelle et avec les problèmes de démographie du Québec, je crois que la société québécoise a tout à gagner à voir ses travailleurs de 65 ans et plus demeurer au boulot plus longtemps. Je crois que l'on verra au cours des prochaines années de plus en plus d'entreprises qui feront preuve d'imagination pour accommoder les travailleurs plus âgés. Ça pourrait passer par des aménagements, par des semaines de travail de trois ou quatre jours. Le Québec doit s'attarder à cette problématique. Comme société, on doit être préoccupé par ce phénomène. Si on veut continuer de se payer des programmes sociaux, ça va prendre des gens au travail. Avec l'arrivée des garderies à 5 $ (maintenant 7 $), on a vu le taux de participation des femmes sur le marché du travail progresser de façon importante. Il faudrait observer le même phénomène avec les 55 ans et plus. Actuellement, le taux de participation des 55 ans et plus au marché du travail au Québec est l'un des plus faibles au pays. Le gouvernement a tout intérêt à créer des mesures stimulantes pour encourager les gens à demeurer au travail plus longtemps.
Q Quels seront les faits économiques à surveiller en 2014?
R Deux choses retiendront, selon moi, notre attention. Il faudra regarder attentivement ce que fera la Réserve fédérale [Fed] au cours des prochains mois. Pour remettre sur les rails l'économie américaine, la Fed a injecté une drogue au patient en pratiquant l'assouplissement quantitatif [achats de titres de créances obligataires, achats de titres risqués comme des dettes dites d'agences ou des titres adossés à des actifs comme des titres hypothécaires, etc.]. Or, la Fed a décidé de diminuer ces achats massifs. On est donc en période de sevrage. Par ailleurs, toute la question du transport de pétrole de l'Alberta vers le reste du continent sera à surveiller. Est-ce que la construction du pipeline Keystone va se faire aux États-Unis?
Si votre principal partenaire économique ne veut pas de votre pétrole, ce sera tout un signal qu'il enverra au reste du monde. L'enjeu de l'environnement sera aussi à l'ordre du jour. Comment gérer tout ce transport de pétrole par trains? On a vu beaucoup de déréglementation dans les 30 dernières années sous les ères Reagan, Thatcher et Bush. Là, on voit un retour du balancier. Remarquez que nous ne sommes pas obligés de copier le modèle français [trop de réglementation], mais on va revenir à un juste milieu entre une réglementation appropriée versus un esprit d'entrepreneurship pour créer de la richesse.