Acheter son patron

Votre patron vieillit. Il songe à se retirer du monde des affaires. Ses enfants ne veulent pas suivre ses traces. Ses plus proches gestionnaires non plus. Vendre à un étranger ne l'intéresse pas vraiment.
L'ultime solution : mettre la clé sous la porte.
Travailleurs, voilà la chance de sauver votre gagne-pain!
Et de devenir votre propre patron.
En 2014, la trentaine d'employés de la Librairie Pantoute, à Québec, l'ont fait.
Par l'intermédiaire d'une formule d'affaires novatrice, ils ont acquis 53 % des actions de l'entreprise fondée en 1972 par Denis Lebrun et Maryvonne Le Port.
La Libraire Pantoute appartient aujourd'hui à une compagnie de gestion créée par Victoria Lévesque et Marie-Éve Pichette - deux employées qui avaient été approchées par les propriétaires de l'époque Denis Lebrun et Claire Taillon pour acheter leur commerce - et à une coopérative de travailleurs actionnaires.
«Nous sommes la preuve vivante que la reprise d'une entreprise par ses employés est possible», affirme Paul-Albert Plouffe, libraire et secrétaire-trésorier de la coopérative d'employés.
«Nous ne sommes pas encore tout à fait des hommes et des femmes d'affaires, mais nous apprenons à le devenir», ajoute Stéphane Picher, président de la coopérative d'employés et directeur de la succursale de la rue Saint-Joseph. 
En compagnie de Victoria Lévesque, aujourd'hui propriétaire (avec Marie-Ève Pichette) et directrice administrative de la Librairie Pantoute, MM. Plouffe et Picher rendaient compte, plus tôt cette semaine, de la petite histoire de la prise de propriété du commerce par ses employés à l'occasion d'une activité organisée par le Centre de transfert d'entreprise du Québec (CTEQ).
Pas une sinécure
Long. Difficile. Compliqué.
Voilà les trois mots employés par Stéphane Picher pour résumer le cheminement menant à la transaction.
Au premier chef, peu de libraires avaient la prétention d'être des femmes ou des hommes d'affaires, bien que certains d'entre eux possédaient de l'expertise pour les achats ou la promotion. 
Ils devaient aussi se résoudre à encaisser une baisse salariale. Il fallait bien payer sa part. 
«Est-il nécessaire de rappeler que nous évoluons dans un milieu dans lequel les salaires versés aux travailleurs sont relativement bas.»
Et il y avait des tas des questions pour lesquelles les réponses tardaient à venir.
Combien ça nous coûtera?
Combien de temps ça prendra pour rembourser l'emprunt?
Combien serons-nous dans l'aventure?
Avec la collaboration de partenaires comme le cabinet d'avocat Bernier, Beaudry, le Groupe Coop Relève et la Coopérative de développement régional Québec-Appalaches, les travailleurs ont ébauché un plan d'affaires qui a séduit un fonds de placement de la CSN - Filaction - qui a finalement financé la transaction. 
«Sans l'aide de nos collaborateurs, nous n'aurions pas acheté les parts de Denis Lebrun», tranche Stéphane Picher en signalant que le taux d'adhésion des travailleurs a été supérieur à 90 %.
«L'annonce de l'acquisition a été une grande fierté pour nous tous», mentionne Paul-Albert Plouffe.
Le public, aussi, a apprécié que la Librairie Pantoute survive et reste entre les mains de libraires indépendants. «Nous avons bénéficié d'une bonne dose de sympathie de la part du grand public. Nous avons enregistré une augmentation des ventes dès le départ», fait remarquer Stéphane Picher.
Faire la différence
Et comment ça se passe, à la Librairie Pantoute, depuis que les employés sont les premiers maîtres à bord? «C'est positif. Nous sentons que les gens sont motivés. Ils veulent s'impliquer. Nous découvrons également des talents insoupçonnés chez certains de nos camarades», signale Victoria Lévesque.
«Nous avons vu renaître certains collègues», renchérit Stéphane Picher. «Même si nous n'appliquons pas nécessairement les concepts de la gestion participative, plusieurs sentent qu'ils peuvent faire une différence dans un modèle d'affaires comme le nôtre.»
Penser à ses employés
«De la part d'un propriétaire d'une entreprise, ça prend une certaine ouverture d'esprit pour penser que ses employés sont capables de l'acheter.»
Dans la vie de tous les jours, Vincent Lecorne est un entremetteur. Il est à la tête du Centre de transfert d'entreprise du Québec (CTEQ), une sorte d'agence de rencontre pour les entrepreneurs souhaitant vendre leur compagnie et les acheteurs potentiels.
«Nous avons suscité, depuis deux ans, 1500 tête-à-tête entre des vendeurs et des repreneurs.»
Pour lui, l'acquisition de la librairie Pantoute par ses employés est un cas trop rare au Québec.
Un dirigeant qui veut vendre sa compagnie pensera d'abord à ses enfants. Puis à ses fidèles gestionnaires. Puis à des étrangers. 
Et, peut-être, à ses employés.
Le CTEQ fait la promotion d'un nouveau programme dont l'objectif est de favoriser la reprise collective des entreprises dans le contexte du manque de relève entrepreneuriale, et ce, en octroyant un soutien financier à hauteur de 1 million $ pour quatre ans.
Au Québec, les coopératives et les mutuelles pullulent dans les secteurs des services financiers et des assurances, de l'agroalimentaire, de l'habitation, des services funéraires. 
La formule des coopératives de travailleurs actionnaires, elle, n'a pas la cote.
Ce n'est pas une question d'argent, affirme Vincent Lecorne. «Le défi financier existe dans tous les cas de transfert. Un montage financier, c'est toujours complexe.»
C'est tout simplement l'absence d'un réflexe de la part des entrepreneurs. «Il faut que le propriétaire envisage, dès le départ, l'option de la vente de son entreprise à ses salariés et non pas seulement au moment où toutes les autres portes se sont refermées.»
Des études du ministère de l'Économie, de la Science et de l'Innovation montrent que 60 000 entrepreneurs partiront à la retraite au cours de la prochaine décennie. De ce nombre, 38 000 n'auraient pas de relève. 
Dans son index répertoriant les propriétaires et les acheteurs, la CTEQ détient les noms de 4000 repreneurs potentiels.