Le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, a rejeté l'idée caquiste d'inviter Ottawa à suppléer pour les droits compensateurs imposés par le département du Commerce américain sur la vente d'avions CSeries à Delta.

Le Québec politique au front pour Bombardier

Le Québec politique monte au front. «Le Québec est attaqué. Le Québec va résister. La guerre est loin d'être finie», a déclaré le premier ministre Philippe Couillard au lendemain de la décision du département américain du Commerce d'imposer des droits compensateurs de près de 220% sur le prix des avions de la CSeries de Bombardier.
M. Couillard s'est fait solennel, mercredi : «Le Québec est frappé de façon injuste», a-t-il dit en pressant le gouvernement canadien de maintenir la ligne dure dans ce dossier. «Pas un boulon, pas une pièce, pas un avion de Boeing au Canada!», a-t-il lancé en français et en anglais. «Ce n'est pas un enjeu québécois. C'est un enjeu canadien.»
Le chef du gouvernement québécois a noté que Boeing, «engraissé par le soutien gouvernemental pendant des décennies», cherche à détruire une gamme d'avions promis à bel avenir.
Le gouvernement américain prétend que les aides gouvernementales du Québec, du Canada et du Royaume-Uni à Bombardier totalisent 219,63 %. C'est bien au-delà des espérances du plaignant, Boeing, qui réclamait 79,82 % de surtaxe.
Philippe Couillard et les chefs du Parti québécois, Jean-François Lisée, et de la Coalition avenir Québec, François Legault, devraient se rendre ensemble à Washington plaider la cause de Bombardier et tenter de faire entendre raison aux autorités américaines.
Dans sa plainte, Boeing alléguait que ce sont les aides gouvernementales octroyées à Bombardier - comme l'injection par Québec de 1,3 milliard $ dans le programme de la CSeries - qui lui ont permis d'offrir d'importants rabais à Delta Air Lines. Selon le géant américain, ce n'est que grâce à cette aide que Bombardier a décroché de ce transporteur une importante commande de 75 appareils.
D'une seule voix
À Ottawa, mardi, le premier ministre Justin Trudeau avait une nouvelle fois indiqué qu'en guise de mesure de rétorsion, son gouvernement pourrait laisser tomber son projet d'achat de 18 avions de combat Super Hornet, fabriqués par Boeing.
S'il y avait une commande du genre à Boeing, «je serais furieux; le Québec tout entier serait furieux», a prévenu M. Couillard. Il a invité son homologue fédéral à demeurer ferme, à ne pas fléchir.
Le chef péquiste a dénoncé l'«attaque sans précédent» du «prédateur» Boeing et la «taxe absurde» de Washington. «De l'intimidation commerciale», a-t-il analysé.
La Coalition avenir Québec a obtenu la tenue d'un débat d'urgence à l'Assemblée nationale.
Les groupes politiques ont parlé d'une seule voix. Dans une résolution commune, ils ont fait valoir que la décision de Washington est «abusive» et «sans fondement». L'Assemblée nationale s'est engagée à ne pas baisser les bras.
Philippe Couillard veut croire que la décision tombée mardi est si saugrenue et loufoque qu'elle sera renversée. Chose certaine, elle est préliminaire. Une décision sur le fond doit être rendue par Washington au début de 2018, mais elle pourrait donner lieu à des appels.
L'achat de Delta est en péril, craint le péquiste Alain Therrien. Les premières livraisons d'appareils au transporteur sont programmées pour le printemps prochain.
Divergences tout de même
Sans en faire un argument phare, la Coalition avenir Québec et le Parti québécois pensent que l'injection de fonds du gouvernement québécois dans une coentreprise formée autour de la CSeries, plutôt que dans l'ensemble du grand conglomérat de Bombardier, a joué contre le Québec.
«Mauvaise foi», a rétorqué Philippe Couillard, qui a souligné que son gouvernement n'a pas subventionné la CSeries, mais qu'il y a investi en créant cette coentreprise.
Son gouvernement rejette l'idée de François Legault d'inviter Ottawa - qui n'a pas fait sa part dans son soutien à Bombardier, selon le chef caquiste - à compenser les droits compensateurs. Elle a été jugée ridicule par le ministre des Finances, Carlos Leitão, ainsi que par le PQ.
Pas fini
Cette histoire américaine n'est pas terminée, a assuré Philippe Couillard, tout en soulignant que d'autres marchés existent pour la CSeries, que ce soit l'Asie, l'Europe, l'Afrique ou l'Océanie.
Selon lui, comme avec le bois d'oeuvre et l'ALENA, les États-Unis se punissent eux-mêmes en pénalisant Bombardier. La ministre Dominique Anglade se désole des «relents de protectionnisme» américains.
Lors des nombreux échanges sur le dossier, le premier ministre Couillard a par ailleurs fait savoir qu'«on est constamment à la recherche d'un nouveau partenaire stratégique» pour Bombardier ou la CSeries.
«Le rôle ultime d'un gouvernement, ce n'est pas de devenir un fabricant d'avions. C'est de soutenir le secteur, soutenir l'économie, soutenir les emplois. Alors, s'il y a un partenaire stratégique de bonne foi, qui va garantir non seulement la pérennité du programme, mais nos efforts de commercialisation dans le reste du monde, certainement qu'on va être à l'affût.»