Le conseil de ville de Lévis a adopté à l’unanimité lundi une résolution demandant au gouvernement fédéral d’octroyer au chantier maritime Davie sa juste part des contrats pour la construction urgente de navires de ravitaillement. Le maire Gilles Lehouillier et ses conseillers ont été chaudement applaudis par les travailleurs présents pour l’occasion.

Le point sur Davie

Le couperet est tombé chez Chantier Davie. Et 350 autres travailleurs sont en danger cette semaine. Le gouvernement provincial demande l’heure juste à Ottawa. Petit tour d’horizon de cette saga.

Le point

Chantier Davie veut sa part du gâteau dans le cadre de la Stratégie nationale de construction navale (SNCN). Une manne de 100 milliards $. L’entreprise lévisienne rivalise avec les chantiers Irving (Halifax) et Seaspan (Vancouver) pour l’obtention de contrats opérationnels intérimaires. Ces deux chantiers avaient coiffé Davie en 2011 lors des premiers appels d’offres des fédéraux. 

Irving avait raflé la mise pour des navires de patrouille extracotiers et des bateaux de combat (63,5 milliards $) et Seaspan avait obtenu le magot pour des bateaux non destinés au combat (12 milliards $). 

Depuis six ans, la part de contrats octroyés à Davie représente que 650 millions $. Maintenant, sans contrat ou presque dans ses cartons, l’employeur craint le pire pour ses travailleurs. 

C’est pourquoi la compagnie lève la main pour la réparation et l’entretien de la flotte de 7 à 12 frégates appartenant à la Marine royale canadienne — une entente d’une valeur de 1,7 milliard $ —, pour la construction comme sous-traitant de 15 navires de combat de surface (5 à 6 milliards $) et la conversion de quatre brise-glaces et de la construction de sept autres de taille moyenne (valeur de 3,2 milliards $). 

Le chantier de Lévis propose également aux troupes de Justin Trudeau d’ériger le jumeau du navire de ravitaillement Asterix, soit l’Obelix. Ce point fait couler de l’encre depuis des semaines. Vendredi, le fédéral a été clair. Pas question de construire un autre pétrolier ravitailleur, «les besoins en approvisionnement pour la marine et la garde-côtière ayant fait l’objet d’une étude».

Or, lundi, on apprenait pourtant dans Le Soleil qu’un rapport du Comité permanent de la Défense nationale, publié en juin, indiquait qu’il y avait des besoins pour de nouveaux navires, entre autres pour la construction de ravitailleurs. Dans ce document, plusieurs experts avançaient même l’importance d’utiliser un troisième chantier pour «mener à bien le programme de construction de grands navires de la SNCN».

Aujourd’hui, le gouvernement Couillard exige des explications d’Ottawa afin de pouvoir garder (et ramener) les 1200 employés à Lévis. Il veut avoir l’heure juste dans ce dossier. 

«Nous ne sommes pas de bonne humeur», indiquait, lundi, lors d’un point de presse la ministre responsable du Travail, Dominique Vien. «Il va falloir qu’une personne se réveille et qu’elle fasse en sorte que le chantier obtienne ce qu’il a le droit d’obtenir comme chantier qui a déjà fait ses preuves», a-t-elle poursuit en demandant au gouvernement fédéral de dire «la vraie histoire, la vraie situation». 

La campagne

Depuis octobre, Davie a entamé activement «une campagne médiatique» afin d’attirer l’attention du gouvernement fédéral. Plusieurs manifestations ont été organisées devant des bureaux fédéraux. Des gens d’affaires (230) se sont mobilisés derrière le chantier de Lévis. 

Au cours des derniers jours, le maire de Québec, Régis Labeaume, a aussi sauté dans l’arène. Il a demandé au gouvernement fédéral de fournir à la compagnie sa juste part des contrats. 

Et lundi, il expliquait bien mal la position d’Ottawa. «Ça fait partie de l’imbroglio. [...] Il y a des messages contradictoires du gouvernement quant aux besoins de ravitailleurs», déplore-t-il, rappelant que la Marine se tourne actuellement vers le Chili ou l’Espagne pour le ravitaillement de sa flotte. 

Le maire de Lévis, Gilles Lehouillier, a également offert son soutien à l’entreprise, dont la situation est urgente, estime-t-il. Ce dernier exige du gouvernement Trudeau «de corriger l’injustice commise en 2011» alors que Chantier Davie n’avait pas été retenu dans le cadre des appels d’offres de la SNCN. 

«La mascarade a assez duré!» Surtout que l’Asterix a été livré «dans les temps et dans les coûts», dit-il. La facture a coûté 650 millions $ à Davie. Le navire sera loué par la Marine royale canadienne. 

M. Lehouillier s’insurge du fait que les chantiers Irving et Seaspan n’auraient pas respecté leurs engagements lors de l’octroi des contrats fédéraux en 2011. Ces chantiers avaient souligné qu’aucune aide financière ne serait nécessaire pour la construction de navires. 

Or, 88 millions $ ont été versés sous forme de subvention au chantier de Vancouver pour améliorer ses équipements, déplore M. Lehouillier, ajoutant qu’il pourrait y avoir matière à poursuite. «On ne demande pas d’enlever les contrats aux autres chantiers [...], mais de donner les contrats intérimaires urgents à Chantier Davie dans les meilleurs délais». 

En 2011, pour le lot de travaux pour les navires autres que de combat, Seaspan avait obtenu une note globale de 76,8 % et «le coût net de sa proposition était de 0,00 $». Davie, qui n’avait pas soumissionné pour le lot des navires de combat, avait obtenu une note de 63,2 %, selon des documents du fédéral. Le maire de Lévis estime que si la subvention avait été inscrite, Davie aurait eu le contrat.

Après six ans, aucun navire n’a encore été livré par Irving ou Seaspan qui accuseraient un important retard dans l’échéancier. Les navires seraient terminés en 2027 au lieu de 2021-2022.

Selon M. Lehouiller, «deux ou trois» hauts fonctionnaires «anti-Davie» à Ottawa empêcheraient actuellement, sans raison valable, l’octroi de contrats au chantier de Lévis. 

À venir

La semaine dernière, le couperet est finalement tombé chez Davie. Le chantier a procédé au licenciement de 160 travailleurs. Face à l’incertitude, 350 autres personnes devraient se retrouver au chômage d’ici vendredi. Et pas question de rester les bras croisés pour Lehouillier. Il promet de faire des représentations à Ottawa en compagnie des travailleurs d’ici le temps des Fêtes pour faire bouger le dossier. Lévis prévoyait d’ailleurs adopter une résolution lundi soir.

D’autres manifestations sont aussi dans les plans du syndicat, notamment dimanche le 3 décembre. 

Ce qu’il reste

Propriété depuis 2012 du groupe Inocea, un holding situé à Monaco, Davie a entre autres comme projet signé pour 2018 la rénovation du NM Spruce Glen, un navire de la Canadian Steamship Lines. L’entreprise doit également compléter les deux traversiers de la Société des traversiers du Québec (STQ). Mentionnons que la livraison accuse un retard de près de trois ans.

La poursuite

Pour l’heure, les responsables de Davie refusent de dire si la compagnie envisage de poursuivre Ottawa dans ce dossier. 

«Nous ne sommes pas vraiment à cette étape. Cela va être à Alex Vicefield [propriétaire du chantier] à déterminer ses choix. Nous sommes encore au stade de la mobilisation», a indiqué le porte-parole de Davie, Frédérik Boisvert.  Avec Jean Francois Néron

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IRVING NE FERA PAS APPEL À DAVIE

OTTAWA — Irving Shipbuilding ne compte pas accorder de contrats en sous-traitance au chantier naval Davie puisqu’il a toute la capacité nécessaire pour remplir la commande du gouvernement fédéral, selon son président Kevin McCoy.

Irving Shipbuilding a obtenu deux contrats importants pour construire six navires de patrouille et 15 navires de combat, ce qui garantit du travail à ses 1800 employés jusqu’en 2040. Le chantier naval estime qu’il aura besoin de 1000 employés supplémentaires.

Davie pourrait toutefois obtenir le contrat d’entretien des navires qui seront construits par Irving Shipbuilding. Il est prévu que ces navires demeurent en fonction jusqu’en 2070.

Une haute fonctionnaire du ministère des Services publics et de l’Approvisionnement a indiqué que le gouvernement accorderait 2 milliards $ en contrats à d’autres chantiers comme celui de Davie pour l’entretien et la construction de nouveaux navires. Aucune indication sur le délai avant l’octroi des contrats n’a été donnée.  La Presse canadienne