Le beurre et l'argent du beurre...

VÉRIFICATION FAITE / L'affirmation: «Le Canada a rendu les affaires très difficiles pour les fermiers du Wisconsin et d'autres États frontaliers. Nous ne le tolèrerons pas», a lancé le président américain Donald Trump sur son compte Twitter, hier. Plus tard en journée, il a ajouté que «les gens ne réalisent pas que le Canada a été très dur avec les États-Unis».
Les faits
Malgré l'Accord de libre-échange, le Canada protège par des tarifs douaniers son industrie laitière, qui est régie par un système de quotas et de «gestion de l'offre» bien connu. Cependant, il existe une catégorie de lait, dit diafiltré, qui est une sorte de «concentré de protéines laitières» avec lequel on fait principalement du fromage et qui était considéré non pas comme un «produit», mais comme un «ingrédient» par les douanes canadiennes. Il pouvait donc être importé sans avoir à payer de tarifs ni tenir compte des quotas, ce dont l'industrie laitière canadienne se plaignait depuis des années.
En mars, celle-ci a refermé cette «brèche» en créant une nouvelle «classe» de produits laitiers qui inclut le lait diafiltré. Cela a permis aux producteurs canadiens de vendre leurs protéines de lait à de plus bas prix qu'avant aux transformateurs, ce qui a aussi eu pour effet de limiter beaucoup les importations des États-Unis. C'est ce qui a fâché le président Trump, et il est indéniable que cela aura un effet négatif sur des producteurs laitiers américains : au début du mois, par exemple, le transformateur Grassland, basé au Wisconsin, a notifié 75 fermiers de cet État qu'il n'achèterait plus leur lait parce que cette nouvelle barrière le forçait à réduire sa production de diafiltré. Plusieurs d'entre eux pourraient bien y laisser leur ferme.
Cependant, il faut savoir que les problèmes de l'industrie laitière américaine remontent à bien avant la décision canadienne. Selon des chiffres de la Wisconsin Farmers Union, 63 % des fermes laitières ont perdu de l'argent l'année dernière, soit bien avant les nouvelles limitations sur l'importation de diafiltré. C'est en grande partie d'un problème de surproduction dont souffrent les fermes laitières des États-Unis. Dès 2014, le Congrès du Wisconsin a songé prendre des mesures pour endiguer le problème, mais ne l'a finalement pas fait, selon la WFU, citée en décembre dernier par le quotidien local The Chippewa Herald. Dans cet article, le président de la WFU, Darin Von Ruden, entrevoyait déjà plusieurs centaines de faillites de fermes laitières du Wisconsin en 2017.
Cela rend bien sûr les conséquences de la décision canadienne plus dramatiques parce que les fermiers américains, en surproduisant, ont absolument besoin de débouchés supplémentaires pour écouler leur lait. Mais cela montre aussi que le problème de base n'est pas de ce côté-ci de la frontière.
Maintenant, est-ce que l'ALÉNA a désavantagé le secteur laitier américain de manière déloyale ? En fait, d'après des chiffres fédéraux, la balance commerciale du Canada est lourdement déficitaire dans le secteur laitier. En 2016, le pays a exporté pour 113 millions $ de produits laitiers de toutes sortes aux États-Unis, alors que l'Oncle Sam en a vendu pour 557 millions $ au nord de la frontière.
Depuis 2008, les importations de «matières protéiques du lait» en provenance des États-Unis ont littéralement explosé, passant de 12 millions $ à près de 130 millions $. Les quantités de fromage américain vendues sur le marché canadien ont elles aussi fortement augmenté (de 54 à 87 millions $), et c'est la même chose pour le beurre (de 14 à 53 millions $).
Bref, bien malin qui trouvera dans ces chiffres le plus petit indice d'un «biais» de l'ALÉNA en faveur du secteur laitier canadien. D'autant plus que rien de tout cela ne pèse bien lourd, de toute manière, comparé aux 43 milliards $ de ventes annuelles du secteur laitier américain.
Verdict
Principalement faux. Il est vrai que la décision canadienne risque fort d'exacerber les problèmes préexistants de l'industrie laitière américaine, mais ceux-ci n'ont rien à voir avec une «compétition déloyale canadienne». Et les statistiques sur les importations/exportations laitières canadiennes ne montrent aucune injustice dont l'industrie américaine serait victime.
PRÉCISION : Une version antérieure de cet article laissait entendre que des tarifs douaniers avaient été imposés sur le lait diafiltré, ce qui est inexact. Nos excuses.