Normand Chouinard déteste pour mourir  l'appellation barbier et le poteau qui vient avec elle.

L'art presque perdu du barbier

Lorsque Claude Langlois a commencé dans le métier, il demandait 75 cents pour une coupe et 25 cents pour une barbe. Cinquante ans plus tard, ce barbier de la haute ville est l'un des seuls à Québec à toujours se servir d'une lame droite et de la mousse chaude pour bichonner ces messieurs qui s'offrent le luxe d'un rasage au salon.
<p>Alors qu'il travaillait au Château Frontenac, Gilles Laroche a connu la majorité des premiers ministres de la province. </p>
<p>La clientèle du jeune Christian Perez comptent beaucoup de jeunes hommes qui viennent se faire tailler la barbe et couper les cheveux comme dans le temps. <br /><br /></p>
Pourtant, sur la devanture de son commerce de la rue Saint-Jean, nulle trace du fameux poteau de barbier. «Ça fait peur aux femmes qui veulent se faire coiffer», explique le septuagénaire.
Comme plusieurs de sa génération, M. Langlois a transformé son salon unisexe en salon mixte pour s'adapter au marché qui s'est déréglementé et qui a permis aux coiffeuses d'avoir une clientèle masculine et vice versa. Certains barbiers sont cependant demeurés fidèles à la tradition et ferment toujours leur porte aux dames.
Puisque la profession n'est plus enseignée depuis au moins 20 ans, ceux qui savent encore exécuter des coupes au rasoir, manier le clipper, faire des «graduels» comme du monde et les barbes «à la lame droite» sont en voie d'extinction. Et ils sont en demande, témoignent ceux interrogés par Le Soleil.
Claude Langlois est au poste tous les jours à 7h, et il n'est pas rare, dit-il, d'avoir «une filée» de clients à sa porte lorsqu'il la déverrouille. S'il coupe encore les cheveux, il s'occupe beaucoup moins de la pilosité faciale des hommes «parce que les habitudes ont changé».
Mais il lui arrive encore de brancher sa machine à mousse chaude des années 50 et de sortir sa pioche et son rasoir protégé dans un étui en cuir bourgogne pour satisfaire un client, souvent envoyé par un hôtel du centre-ville. Il procède alors au rituel : compresses d'eau chaude pour amollir la peau, massage, mousse, rasage et nouvelles compresses fraîches.
S'il utilise de temps en temps son ancien outil, il préfère tout de même le plus récent, celui dont la lame peut être changée. Une habitude prise dans les années 80 où le sida a fait son apparition en Occident. «C'est ça qui nous a fait arrêter. Tu ne sais jamais avec les clients», avance Gabriel Talbot, dit «Gaby», qui tient salon avec sa conjointe dans la rue Dorchester. Celui qui a enseigné le métier de barbier pendant 10 ans ne se sert que de rasoirs modernes, «des Cadillac» selon lui.
À 73 ans, Gilles Laroche est catégorique : «Je ne fais plus de barbes et je ne veux plus en faire.» C'est trop long et avec «les maladies», il a depuis belle lurette rangé son matériel. Après 57 ans dans le métier, dont 47 à son compte, ce barbier qui s'affiche comme tel tient encore le fort au sous-sol d'un centre commercial du chemin Saint-Louis, dans Sillery. Il travaille à partir de 10h «sans appointement» et, règle d'or, ne donne jamais ses prix au téléphone.
Surnommé le «Baby Barber» par Maurice Duplessis - qu'il n'a jamais coiffé, mais souvent croisé au boulot -, M. Laroche a par contre coupé les cheveux de l'ex-fiancé de Brigitte Bardot, Sasha Distel, alors qu'il travaillait au Château Frontenac. «J'ai connu la majorité des premiers ministres de la province», renchérit l'élégant monsieur, qui se vante de ne jamais être habillé pareil et d'avoir toujours les souliers shinés.
Il trouve dommage de constater que le métier se perd alors que les clients défilent et lui permettent très bien de vivre. Raymond Asselin, dont le commerce est coincé entre deux magasins du chemin Sainte-Foy dans Saint-Sacrement, partage le même avis. «Aujourd'hui, les jeunes se rasent le corps, mais plus la barbe!» blague le bonhomme de 72 ans. «Les barbiers, c'est fini, c'est passé date, comme les tavernes», affirme celui qui coiffe le conseiller municipal Yvon Bussières «depuis qu'il a des cheveux». Pourtant, pendant la petite demi-heure de notre rencontre, trois clients ont fait tinter les cloches installées à sa porte.
«C'est encore le seul endroit où les hommes jasent de leurs problèmes», témoigne M. Asselin, ajoutant qu'il se donne pour mission de faire ressortir ses clients avec le sourire aux lèvres. D'ailleurs, comme ses collègues, c'est le contact avec le public qu'il affectionne particulièrement.
Démodé?
Normand Chouinard déteste pour mourir l'appellation barbier et le poteau qui vient avec elle. «C'est kétaine», tranche le professionnel du ciseau âgé de 67 ans et qui ne travaille désormais qu'à temps partiel à Place Lévis. «Je suis un coiffeur pour hommes», insiste celui qui a malgré tout suivi le cours de barbier. Et jusqu'au moment où sa machine à mousse l'a lâché il y a trois mois, il était un des seuls à encore raser les hommes de la Rive-Sud. Selon Normand, il est impensable que les salons strictement masculins disparaissent, puisqu'ils offrent un service différent, et moins cher, de ceux mixtes où il faut prendre rendez-vous.
Parlez-en à Christian Perez, qui a ouvert, il y a deux ans, le barber-shop Star Fresh au centre-ville. Les affaires de ce Chilien de 25 ans marchent si bien qu'il pense déjà à ouvrir d'autres succursales de son salon clinquant. Ses clients comptent beaucoup de jeunes hommes qui viennent se faire tailler la barbe et couper les cheveux comme dans le temps, avant de sortir, la musique dans le tapis. «Ça devient comme un club social», explique-t-il. Et paradoxalement, même si M. Perez n'a pas de formation pour le métier, plusieurs salons communiquent avec lui pour savoir s'il enseigne le rasage d'antan.
Mais comme la «barbière» Johanne Plante du Salon Giguère de la rue Crémazie, il a du mal à trouver du personnel pour s'occuper des hommes. «Ça se perd», regrette-t-elle. «Aujourd'hui, c'est tout croche, ce n'est plus des belles coiffures comme avant», renchérit «Gaby» de la rue Dorchester, qui est découragé de voir à la télévision des élus «mal coiffés». Toutefois, le maire Régis Labeaume et le premier ministre Stephen Harper se distinguent du lot. «C'est coupé égal partout et bien peigné», analyse Gaby, avec l'espoir que d'autres leur emboîtent le pas.
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Des poteaux sanglants
Si les poteaux de barbier ressemblent à d'immenses cannes de Noël pivotantes, leur origine est beaucoup moins joyeuse que la fête catholique.
À l'époque du Moyen Âge, les barbiers se servaient certes de lames, mais pas uniquement pour raser le poil. Ils étaient également des «chirurgiens» chargés de saigner les patients. Or, pour y parvenir, ces derniers devaient tenir un bâton pour faire apparaître les veines de la personne saignée. La forme du poteau de barbier a ainsi été choisie pour représenter le bâton.
Quant aux couleurs, elles illustrent les bandages blancs utilisés pour l'opération ainsi que le sang qui gicle. Le bleu est un peu plus mystérieux : certains affirment qu'il s'agit de la couleur des veines, alors que d'autres prétendent que c'était la teinte traditionnellement utilisée pour distinguer ces commerces des autres.
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Les Beatles ont fait mal à la profession
En plus du monde de la musique, les Beatles ont révolutionné celui de la coiffure. Et ce, au détriment des barbiers, qui n'avaient plus de cheveux à couper alors que tout le monde voulait se les faire allonger comme ses idoles.
«Les cheveux qui arrivent au milieu des oreilles, c'était une révolution», raconte Gabriel Talbot, qui possède un salon au centre-ville.
«C'est une période où beaucoup de gens ont lâché le métier», explique de son côté Raymond Asselin, qui a vu beaucoup de collègues se recycler en chauffeurs d'autobus dans les années 70.
Heureusement, dit ce barbier, il n'a jamais personnellement subi les contrecoups de cette mode avec sa clientèle de Sillery.
«Ce n'était plus juste les jeunes, mais tout le monde qui gardait les cheveux longs», renchérit Normand Chouinard, de Lévis. «Les années 1970-1975 ont vraiment été les plus dures», conclut-il.