La locomotive 1849 de la Société du chemin de fer de la Gaspésie a été transportée de Gaspé à New Richmond il y a un mois sur des fardiers, parce que la réfection de la voie ferrée entre ces deux points tarde.

L'argent pour le tronçon Matapédia-Gaspé se fait attendre

NEW RICHMOND — Presque huit mois après l’annonce par le gouvernement du Québec de 100 millions $ pour la réfection du chemin de fer gaspésien, les gestionnaires du tronçon Matapédia-Gaspé doivent déployer beaucoup d’imagination pour espérer faire débloquer ces fonds et voir à la croissance soutenue de la circulation ferroviaire.

L’annonce des 100 millions $ remonte au 5 mai. Elle avait été réalisée par le premier ministre Philippe Couillard. Depuis ce temps, aucun investissement n’est venu appuyer cette annonce, alors que les besoins en transport sont pratiquement en explosion.

La direction de la Société du chemin de fer de la Gaspésie (SCFG) a récemment démonté une locomotive enclavée à Gaspé depuis 2014, afin de s’en servir sur la portion active du réseau où elle exploite les trains de marchandises. La locomotive a été transportée sur des camions et remontée à New Richmond parce que le chemin de fer est en dormance sur près des deux tiers de l’axe Gaspé-Matapédia.

Le directeur de la SCFG, Luc Lévesque, a de plus déposé il y a quelques mois un projet pour devancer la réouverture de la partie dormante, suggérant d’utiliser des camions équipés pour rouler sur les rails, conçus par la firme Brandt, afin de tirer des wagons de pales entre Gaspé et New Richmond, ou tout autre point qui sera rouvert sur la partie en dormance.

«Un camion Brandt pèse environ 40 tonnes. C’est 30% du poids d’une de nos locomotives. La capacité portante des ponts n’aurait pas besoin d’être la même, en attendant leur réparation. Si ça peut aider à faire rouler des wagons de pales à partir de Gaspé, on va pousser cette idée auprès de Transports Québec», explique M. Lévesque.

Il est peu bavard sur le temps mis par le gouvernement québécois pour donner suite à l’engagement de 100 millions$. «Il faut que le gouvernement donne un statut de «projet d’affaires» à tout le tronçon Matapédia-Gaspé. Pour le moment, une grande portion n’a qu’un statut «d’opportunités». Ça prend un projet d’affaires pour accélérer les décisions du conseil des ministres. C’est une question politique», explique M. Lévesque. 

La particularité du tronçon gaspésien tient au fait que la croissance du trafic de marchandises vient essentiellement de cette section de voie ferrée mise en dormance en 2015 de l’axe Caplan-Gaspé par l’ex-ministre des Transports Robert Poëti. Il avait alors justifié cette décision par la présumée faiblesse de potentiel entre Caplan et Gaspé, et par les sommes requises pour réparer le réseau, surtout les ponts.

Possibilités

Toutefois, des possibilités intéressantes de transport, dont certaines prévisibles, ont émergé suite à la décision du ministre. Le trafic est généré en grande partie par le fabricant de pales éoliennes LM Wind Power de Gaspé, qui a expédié près de 770 pales sur 1150 wagons en 2017 à destination du sud des États-Unis, après un voyage d’essai en 2016. En milieu d’été, Ciment McInnis, la nouvelle cimenterie de Port-Daniel, a débuté ses expéditions, notamment par rail à destination de l’Ontario. Le rythme du chargement des wagons dépasse les prévisions et il croîtra en 2018.

Dans ces deux cas, les usines doivent acheminer par camion les pales entre  Gaspé et New Richmond et le ciment entre Port-Daniel et New Richmond. Cette dernière ville sert de lieu de transbordement dans des wagons pour la livraison finale. La partie du transport assurée par camion coûte toutefois plus cher aux clients.

Le député indépendant de Gaspé à l’Assemblée nationale, Gaétan Lelièvre, avoue «ne plus savoir quoi penser devant la lenteur du gouvernement du Québec à réparer une voie ferrée dont il est propriétaire depuis près de trois ans», note-t-il.

«C’est à se demander si les 100 millions $ sont virtuels ou réels […] C’est un tronçon qui a été étudié à répétition par des firmes d’ingénieurs. Il ne s’est rien fait de majeur depuis 2013. Je questionne la volonté politique de régler ce dossier. J’en suis rendu à douter de la parole du premier ministre Couillard. Le point positif, c’est l’arrivée du nouveau ministre des Transports, André Fortin, dans le dossier. Je l’ai rencontré le 7 décembre et il semble vouloir s’impliquer», souligne M. Lelièvre.

Réductions de coûts

Il rappelle que la réduction des coûts de transport liée au rail augmenterait la capacité concurrentielle de LM Wind Power et de Ciment McInnis, «dont la production annuelle combinée vaut plus d’un demi-milliard $ par année». 

Le Soleil a sollicité l’entourage du ministre responsable de la Gaspésie, Pierre Moreau il y a une semaine pour une entrevue sur la question du chemin de fer mais la requête est restée lettre morte.

Société fondée en 2007 par les quatre MRC situées entre Matapédia et Gaspé, la SCFG a été propriétaire de la voie ferrée jusqu’en mars 2015. Transports Québec a alors pris la relève en payant des créances de 4 millions$. La SCFG a transporté 1741 wagons de marchandises en 2016, un sommet à l’époque, aisément fracassé par un peu plus de 3 000 wagons en 2017. La SCFG prévoit franchir le cap des 4000 wagons en 2018.

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DU CÔTÉ DES PASSAGERS

L’imagination des Gaspésiens, dans l’attente d’actions venant du gouvernement du Québec, se transpose aussi au transport des passagers. Le service de Via Rail entre Matapédia et Gaspé est suspendu depuis septembre 2013 en raison de l’état de certains ponts. Pour raviver l’intérêt des usagers du train de passagers, la Régie inter-municipale de transport de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine a instauré, à l’essai, il y a une semaine, un service de navette par autobus entre Gaspé et Campbellton, au Nouveau-Brunswick, afin que les gens voyageant pendant les Fêtes puissent se déplacer à destination ou en provenance de la péninsule. «C’est pour que l’habitude de voyager en train se maintienne, en attente de l’éventuel retour du train de passagers. Cet essai ne doit pas être interprété comme une solution à long terme. Nous voulons ravoir le train de passagers», précise le maire de Gaspé, Daniel Côté.