Après 20 ans de pratique hospitalière, le radiologiste Franck Sergerie a décidé de se lancer dans la fabrication de gin, une véritable passion pour lui.

La piqûre d'un doc pour le gin

À 48 ans, Franck Sergerie a décidé de vivre son rêve à plein, pas n'importe lequel, la fabrication de gin. Rien pour écrire à sa mère direz-vous avec raison, sauf que l'homme est radiologiste à l'Hôtel-Dieu de Lévis. S'il conserve un pied dans la profession en pratiquant trois jours par semaine en clinique, le reste de son temps sera dorénavant consacré à ses alambics.
«C'est beaucoup d'ouvrage, mais aussi beaucoup de plaisir, juste du plaisir...» lance-t-il, enthousiaste, en accueillant Le Soleil dans un local du parc industriel de Saint-Augustin appelé à devenir le point de ralliement des amateurs de gin. Çà et là, à travers le bruit des scies électriques et des marteaux, des ouvriers s'affairent à mettre la dernière touche à un endroit devenu sa deuxième résidence depuis un an et demi. «J'y passe mes soirées jusqu'à minuit, sept jours sur sept.»
La future distillerie, baptisée Vice & Vertu, n'a pas encore ouvert ses portes au public que déjà les affaires marchent rondement. La Société des alcools du Québec lui a passé une première commande «substantielle» de gin pour la fin octobre. Le temps presse et les alambics roulent à fond pour respecter l'échéancier.
Originaire de Jonquière, Franck Sergerie a découvert le monde des spiritueux bien avant que le terme mixologie soit inventé, alors qu'il travaillait comme barman au Centre des congrès de Chicoutimi. «J'aimais ça, faire des drinks. Je participais à des concours de barman. J'ai développé un goût pour les spiritueux très fins, principalement le scotch et le gin.»
Mais puisqu'il était «bon à l'école», il a décidé de s'inscrire en médecine à l'Université Laval, puis de suivre une spécialité en radiologie. Il a commencé sa carrière en 1997 au Centre hospitalier régional de Trois-Rivières avant de débarquer deux ans plus tard à l'Hôtel-Dieu de Lévis.
Partir de zéro
Il y a environ cinq ans, le radiologiste est tombé sur un article vantant les mérites des spiritueux japonais, en voie de surclasser les fameuses marques écossaises. Ç'a été la piqûre. «Je trouvais ça tripant. J'ai alors beaucoup lu sur le sujet et commencé à caresser le projet d'en fabriquer. Je n'avais aucune idée comment on pouvait faire une bouteille de gin. Je partais de zéro.»
Le médecin dévore tout ce qui est écrit sur le sujet. Il s'inscrit à des séminaires et des stages en distillerie dans l'État de Washington et la vallée de l'Okanagan, en Colombie-Britannique. Avec le «coup de pouce» de sa soeur ingénieure, il déniche un local à Saint-Augustin et lance son chantier. Au final, l'aventure aura nécessité un investissement de près de 1 million $.
«C'est une science, mais une science au service du plaisir. C'est complètement différent de la radiologie» glisse-t-il. Lors de son ouverture, le 25 septembre, Vice & Vertu deviendra la première distillerie à Québec à produire du gin de façon artisanale. Les curieux pourront venir jeter un coup d'oeil et s'informer, mais ce n'est que plus tard qu'ils pourront déguster et acheter sur place.
«La loi n'a pas encore été changée [pour le permettre], mais ça devrait se faire avant la fin de 2017. L'Association des micro-distillateurs travaille là-dessus avec le gouvernement.»
Sur ces mots empreints d'optimisme, il tend un verre au journaliste. «À ma connaissance, c'est le seul gin distillé avec de l'écorce de bouleau. Au nez, on sent les arômes de pétales de rose et de lavande.»
Pas autant d'argent
Le Dr Sergerie ne se conte pas d'histoires. La radiologie étant la spécialité la mieux rémunérée du corps médical, ce sont ses économies qui lui ont permis de réaliser son rêve. «C'est ce qui me permet de me payer cette passion. Je ne m'attends pas à faire autant d'argent en vendant du gin qu'à faire de la radiologie.»
La question s'impose : ne craint-il pas la réaction du public à le voir délaisser la radiologie, à l'heure où les besoins médicaux sont criants?
«Je ne lâche pas la radiologie, j'aime trop ça», confie le père d'un fils de 21 ans, futur médecin. «Je vais consacrer 60 % de mon temps à travailler dans mes trois cliniques. J'ai quand même fait 20 ans dans les hôpitaux, 25 si tu comptes la résidence. J'ai travaillé beaucoup. Je me sens très à l'aise avec ça. [...] Et si je m'ennuie, j'irai peut-être faire du remplacement.»
Désenchantement global
Sans avoir été l'élément majeur dans son virage professionnel, le climat de travail dans les hôpitaux a pesé dans la balance. Les nombreuses récriminations du ministre Gaétan Barrette à l'égard des médecins ont fini «par jouer sur le moral du monde», déplore-t-il. 
«La charge de travail augmente tout le temps. Avec la numérisation [au lieu des rayons X imprimés], tu fais beaucoup plus d'interprétations. Le respect du patient à l'égard du médecin a aussi beaucoup diminué. On entend parfois "Vous gagnez cher, alors travaillez", même si c'est une minorité qui dit ça. Le désenchantement est global chez les spécialistes.»
Sa démission de l'Hôtel-Dieu de Lévis, effective à compter de la fin du mois, a bouleversé plusieurs collègues. Quelques-uns ont versé une larme. «Il y en a qui m'envient. Ils me considèrent chanceux d'avoir cette passion.»