L’Apollo après la collision au quai de Godbout, au mois de février.

La paralysie de la traverse Matane-Baie-Comeau-Godbout plombe l’économie locale

L’interruption du service de traversier entre Matane, Baie-Comeau et Godbout avec le retrait de l’Apollo s’avère la goutte qui fait déborder le fleuve sur la Côte-Nord.

Les gens d’affaires de la région de Baie-Comeau et ses environs en ont assez de devoir s’adapter et encaisser des coûts énormes et des pertes en raison de l’absence de desserte, qui se produit sur une base constante depuis le bris au traversier F.-A.-Gauthier à la mi-décembre.

Le président de la Chambre de commerce de Manicouagan, Antonio Hortas, a fait part de l’exaspération de la communauté d’affaires lors d’une entrevue avec La Presse canadienne.

«Plusieurs entreprises ont déjà intégré un plan B dans leurs affaires et se réorganisent rapidement pour atténuer. Ça coûte plus cher, c’est plus de trouble, mais c’est comme ça que la STQ s’en est toujours sortie parce que les gens sur place se réorganisent», a-t-il dit.

«Il n’y a jamais eu de fronde comme telle lors des pannes ou des arrêts, mais là, il y a une prise de conscience. Les gens se disent : “Attends un peu, les entreprises de la Côte-Nord doivent adapter leurs opérations aux bris de navire?” À la météo on comprend, mais quand il fait soleil et que le bateau est en bris, est en panne, ce n’est plus la même chose», a-t-il décliné.

Annulations par dizaines

M. Hortas souligne que les coûts et les pertes se multiplient au fil des semaines.

«On n’a pas de méthode scientifique comptable pour mesurer les pertes, mais ce que l’on sait de manière factuelle, c’est que le nombre de nuitées dans les hôtels de la Manicouagan a diminué. Il y a des dizaines d’annulations qui ont été enregistrées dans les dernières semaines», a-t-il rapporté, en parlant notamment des touristes amateurs de motoneige qui font la boucle Gaspésie-Côte-Nord.

«On m’a dit de vive voix qu’il y a des dizaines et des dizaines d’annulations depuis deux mois. La saison est assez catastrophique et cette fois-ci, personne ne pourra nous dire que c’est faute de neige. La météo, la neige est extraordinaire, mais les gens ne peuvent pas en profiter», a fait valoir l’homme d’affaires.

Selon Environnement Canada, en effet, il est tombé plus de 300 centimètres de neige à Baie-Comeau depuis le début de l’hiver et la région n’a pas connu de fonte ou de dégel, soit des conditions parmi les meilleures enregistrées au cours des dernières années.

Détour coûteux

Au-delà de cette baisse de fréquentation touristique, plusieurs entreprises de distribution doivent composer avec un détour de près de 1000 kilomètres requis pour traverser à la hauteur de Québec afin de poursuivre leurs activités régulières.

Antonio Hortas explique que les taux au kilomètre peuvent varier de 1 $ à 1,50 $ selon le transporteur, le matériel transporté et si le camion revient vide ou chargé, ce qui représente un coût additionnel de 1000 $ à 1500 $, en plus des coûts périphériques.

«Les entreprises doivent réorganiser les horaires parce que la réception de marchandises est atypique à cause de ce détour. Ils vont payer du monde à temps supplémentaire pour accueillir et vider les camions, ce qui implique, en plus des coûts pour le temps supplémentaire, de l’attente au niveau des marchandises et une incapacité de servir les clients dans les délais habituels», note M. Hortas.

Un exemple de marchandise? «Le lait de la Côte-Nord provient de la Rive-Sud et traverse normalement par bateau et là, on doit faire le tour», déplore Antonio Hortas.

«Une véritable gifle»

Selon le président de la Chambre de commerce, «il y a quelque chose de beaucoup plus grand que le simple transport dans ce traversier».

«Ce que ces arrêts de service mettent en évidence et qui fait en sorte qu’il y a un point de non-retour pour la Côte-Nord et la Manicouagan, c’est qu’on ne le verra plus jamais comme simple outil de transport; c’est un outil de développement économique qui doit être vu comme tel et un outil essentiel pour la communauté et son développement.»

Antonio Hortas ne se gêne pas pour reprocher aux médias et à la métropole de véhiculer «une vision un peu misérabiliste de la Côte-Nord et de la situation des citoyens», une mer de préjugés dont la région cherche à s’affranchir.

«La Côte-Nord travaille depuis des années à valoriser son territoire et à inviter les gens à venir non seulement en vacances, mais à venir s’y installer et les 80 derniers jours sont une véritable gifle à cette démarche. Il va y avoir des comptes à rendre à un moment donné.»

La traverse n’en finit plus de voguer d’écueil en écueil, les déboires s’accumulant l’un derrière l’autre. L’Apollo a été retiré du service après une deuxième collision en trois semaines, cette fois au quai de Matane.

À l’issue de son inspection, le Bureau de la sécurité des transports (BST) a demandé une inspection de Transport Canada qui doit avoir lieu mercredi.

Déjà, toutefois, l’équipe du BST a non seulement constaté les dommages causés par le choc de l’impact, mais ceux-ci ont mis au jour une très longue liste de problèmes liés à l’âge du bateau et à un manque d’entretien, au premier chef des problèmes d’étanchéité de la coque et des ponts.

La STQ s’est portée acquéreur de l’Apollo de manière «temporaire» afin de remplacer son navire amiral, le F.-A.-Gauthier, un traversier italien flambant neuf acheté au coût de 175 millions $ qui accumule les problèmes depuis son achat et qui est en cale sèche depuis le mois de janvier pour y reconstruire les propulseurs.

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APOLLO: LE MINISTRE GARNEAU BLÂME LA STQ

La remise en question du processus de certification du traversier Apollo par Transport Canada ne semble pas avoir atteint le ministre fédéral des Transports, Marc Garneau.

Au lendemain du retrait définitif du navire par la Société des traversiers du Québec, le ministre Garneau a placé la responsabilité de cette situation entre les mains de la STQ.

Interrogé à son arrivée aux Communes, mercredi matin, M. Garneau a affirmé que l’Apollo est «une responsabilité de la province, la Société des traversiers du Québec, qui ont décidé d’acheter ce traversier pour remplacer le [F.-A.] Gauthier qui était en cale sèche. Alors c’est eux qui l’ont acheté et c’est eux qui sont responsables des opérations de ce traversier».

Le ministre a ensuite ajouté que «nous, on a un rôle à Transport Canada, c’était de vérifier qu’il était sécuritaire. On l’a fait au mois de février, alors je ne peux pas vous en dire plus pour le moment. Le BST [Bureau de la sécurité des transports] va essayer d’examiner pourquoi il y a eu un problème quand il est venu s’accoster à Matane.»

Cependant, l’enquêteur François Dumont, du BST, a expliqué mardi à La Presse canadienne que les dommages qui compromettent la navigabilité et la sécurité de ce bateau sont imputables à plusieurs années d’entretien et de supervision déficients et non à la collision avec le quai de Matane.

M. Dumont a d’ailleurs confirmé que l’enquête du BST «va creuser au cours des prochaines semaines la raison pour laquelle ce bateau naviguait entre St. Barbe à Terre-Neuve et Blanc-Sablon au Québec», dans le détroit de Belle Isle, où il était en service au moment de son achat par la STQ.

Or, le bateau avait été certifié par Transport Canada pour son utilisation dans le détroit de Belle Isle et l’organisme l’avait certifié à nouveau en février — comme l’a indiqué Marc Garneau — après avoir demandé à la STQ d’y effectuer certaines réparations.

Le constat de l’inspecteur Dumont laissait pourtant peu de doutes sur le caractère contestable de ces certifications consécutives : «On va définitivement se pencher sur le fait que ce ne sont pas des dommages qui sont survenus dernièrement. C’est de la détérioration sur le long terme. Ce bateau a clairement manqué d’amour, manqué de supervision et d’entretien», avait-il déclaré mardi lors d’une entrevue téléphonique.