Victoria Lévesque et Marie-Ève Pichette, les deux premières employées approchées par Denis LeBrun pour acheter la librairie Pantoute.

La librairie Pantoute vendue à ses employés

Denis LeBrun et Claire Taillon peuvent maintenant souffler un brin. Leur bébé - la librairie Pantoute - se retrouve finalement entre bonnes mains. Celles de leurs dévoués employés. Comme le couple l'envisageait au moment où il commençait à penser à une retraite bien méritée.
C'est maintenant fait. Après une année de discussions et de négociations, la libraire Pantoute, fondée en 1972 par Denis LeBrun et Maryvonne Le Port, appartient maintenant à ses travailleurs. Près d'une trentaine d'emplois sont sains et saufs dans les succursales du Vieux-Québec et du quartier Saint-Roch.
Et c'est par l'entremise d'une formule d'affaires encore trop peu utilisée que la transaction s'est conclue, ces derniers jours, et permet aux employés d'acquérir 53 % des actions de la compagnie.
Tout d'abord, deux des premières employées approchées par Denis LeBrun pour acheter la librairie, Victoria Lévesque et Marie-Ève Pichette, ont décidé de créer leur compagnie de gestion. Elles ont ensuite convaincu leurs collègues de travail de se regrouper au sein d'une coopérative de travailleurs actionnaires et d'acheter des blocs d'actions.
Avec l'aide de différents partenaires, dont l'avocat Roger Beaudry, le Groupe Coop Relève et la Coopérative de développement régional Québec-Appalaches, les deux groupes d'employés de la librairie ont présenté un plan d'affaires qui a séduit Filaction. C'est ce fonds de placement de la CSN qui finance la transaction dont le montant demeure confidentiel.
C'est à partir d'une retenue sur leur salaire que les employés, y compris les deux gestionnaires, rembourseront le prêt accordé par Filaction.
À la suite d'un rachat d'entreprise (management buy-out), Victoria Lévesque et Marie-Ève Pichette détiennent 27 % des actions de l'entreprise et la coopérative des travailleurs actionnaires, 26 %. Les actionnaires qui ont accompagné Denis LeBrun et Claire Taillon au cours des dernières années conservent 47 % des parts de la compagnie et demeurent minoritaires.
Assurer la continuité
«C'est un projet un peu fou de se lancer en affaires sans un sou dans ses poches», a commenté, jeudi en conférence de presse, Victoria Lévesque. Elle parle d'une expérience «incroyablement stimulante et existante».
«Pantoute va demeurer une librairie axée sur le service à la clientèle avec des libraires professionnels non seulement passionnés par leur métier, mais encore plus motivés que jamais - si c'est possible -, puisqu'ils sont maintenant propriétaires de leur librairie.»
«Nous avons des idées pour moderniser la librairie, pour attirer une nouvelle clientèle et pour répondre à l'engouement suscité par le livre numérique. Nous allons y aller par étapes», ajoute Marie-Ève Pichette.
Cette dernière reconnaît que le processus d'acquisition a été long. «Les employés posaient des questions. Tout ça était inquiétant pour eux. Ça touchait leur salaire. Il a fallu les convaincre d'embarquer avec nous.» Au bout du compte, au-delà de 85 % des salariés se sont joints à la coopérative.
Sourire en coin, Stéphane Picher, président de la coopérative des travailleurs actionnaires, avoue que ses camarades et lui se sont fait «un peu brasser» par Victoria Lévesque et Marie-Ève Pichette. «Nous sommes des passionnés des livres. Pas des entrepreneurs. Nous le sommes devenus un peu plus, par contre, au cours des derniers mois.»
De son côté, Denis LeBrun savourait le moment.
«Ça ne peut pas être mieux que ça! En tant qu'entrepreneur, on espère toujours que sa compagnie aura une continuité. Qu'on la vendra, éventuellement, à quelqu'un à qui nous aurons confiance. C'est réussi dans notre cas.»
M. LeBrun a repoussé du revers de la main des offres des grandes chaînes intéressées à mettre le grappin sur ses deux commerces. «J'avais éliminé d'office ces grandes chaînes qui auraient pu m'acheter facilement. Je me suis battu toute ma vie pour les libraires indépendantes.» Il n'allait pas céder pour tout l'or du monde.
«La librairie avait été fondée par un groupe d'amis dans un esprit qui était à l'époque très coopératif. C'est pourquoi, aujourd'hui, nous sommes si heureux de voir nos employés se réunir au sein d'une coopérative pour assurer la pérennité de l'entreprise et des emplois.»
<p>Claire Taillon et Denis LeBrun entourent le président de la coopérative de travailleurs actionnaire, Stéphane Picher. </p>
D'employés à propriétaires de son entreprise
Pour Donald Gilbert, directeur du Groupe Coop Relève, les employés sont les meilleurs releveurs d'entreprises qu'un patron qui songe à se retirer des affaires peut trouver sur son chemin.
«Ils connaissent l'entreprise comme le fond de leur poche. Il faut toutefois les accompagner dans le processus d'acquisition. Ils n'ont pas toujours les connaissances pour estimer la valeur de l'entreprise ou encore pour mener une négociation. Nous nous chargeons de les amener à un niveau comparable à celui de l'entrepreneur qui, lui, a son comptable, son avocat et son fiscaliste.»
Et en ce qui trait aux capitaux, l'argent est disponible, assure M. Gilbert. Desjardins, les fonds de travailleurs et Investissement Québec ont des sous à prêter aux travailleurs qui veulent devenir les patrons de leur entreprise.
Étant donné que plus de 55 000 entreprises changeront de propriétaires d'ici 2018 et que plus de la moitié d'entre elles ne peuvent compter sur une relève établie, la création des coopératives de travailleurs est une solution viable, affirme le directeur général du Conseil québécois de la coopération et de la mutualité, Gaston Bédard.