Le restaurant Le Veau d’Or, sur la rue Saint-Jean, à Québec.

La dernière Cène du Veau d’Or

Le restaurant Le Veau d’Or aurait célébré son 50e anniversaire dans moins de deux ans. Mais l’usure du temps et d’une industrie exigeante a eu raison des trois copropriétaires de cette institution du quartier Saint-Jean-Baptiste, fils et fille d’un père italien immigré au Québec au milieu du siècle dernier dans l’espoir d’une vie meilleure. C’est avec ces souvenirs de famille en tête — et un nœud dans la gorge — que Robert, Joanne et Stephen Bragoli ont servi leurs derniers repas, jeudi soir.

Lors de l’entrevue téléphonique avec Le Soleil jeudi après-midi, on se remettait de la frénésie du service du dîner. Et on se préparait à l’ultime souper qui allait suivre, où l’on servirait sans doute les classiques de l’endroit : escalope de veau, foie de veau, osso buco, pâtes, etc. Le tout avec une touche d’authenticité à l’italienne, le pays d’origine de la famille.

«Beaucoup de réguliers ont réservé pour ce soir. J’imagine qu’on devrait être plein…», indique Robert, 62 ans. Ce dernier a commencé à la plonge au resto paternel à l’âge de 15 ans, puis a passé les 40 années suivantes aux fourneaux.

«L’histoire, c’est mon père»

Malgré tout, M. Bragoli ne s’apitoie pas sur son sort ni sur ceux de sa sœur Joanne, 64 ans, et de son frère Stephen, 57 ans (qui part en semi-retraite). Loin de là. C’est plutôt la nostalgie, et peut-être les regrets, qui pèsent lourd.

Le restaurant Le Veau d’Or, situé au 801, rue Saint-Jean, à Québec.

Ce sont les exigences du métier, jumelées à l’implacable défi de recruter de la main-d’œuvre, qui ont forcé sa main. «J’ai passé un été assez difficile. J’ai passé la dernière fin de semaine du Festival d’été tout seul dans la cuisine, parce que l’employé était malade. Ça m'a rentré dans le corps un peu. Un moment donné, trop c’est trop, explique-t-il. J’en ai passé des cuisiniers. Alors continuer aurait été trop difficile. J’ai négligé ma santé un peu. J’avais fait une promesse à ma mère, qui est morte il y a deux ans, de prendre soin de moi-même.»

Le temps était donc venu.

«On parle de nos retraites, mais l’histoire, c’est mon père. On a pris la relève, mais l’histoire, c’est vraiment mon père…», confie-t-il après une courte pause.

Son père Giovanni Bragoli a quitté le Nord de son Italie natale au milieu du siècle dernier pour gagner le Canada. Il y a rejoint à Québec son frère Marino, qui tenait le restaurant Chez Marino sur la rue Dauphine.

C'est en 1971 que Giovanni a fait un autre grand saut, celui d’ouvrir sa propre adresse, Le Veau d’Or, sur la rue Saint-Jean, à l’angle de la rue Saint-Augustin, dans les locaux d’un autre resto italien, le Lido.

«Mon oncle a fait partie de la première vague de cuisiniers venus d’Angleterre, même s’il était Italien, à s’établir ici. Mon père l’aurait suivi avant, quand il avait 12 ans, mais il a dû rester en Italie à cause de la guerre. Son frère l’avait même inscrit à l’école à Québec, à l’école Saint-Patrick. Toute une époque!»

Preuve d’un fort esprit de famille — et d’une certaine dose de nostalgie —, c’est toujours le nom de Giovanni Bragoli qui apparaît sur les cartes d’affaires du resto, même si les enfants ont pris la relève il y a 25 ans. «Ça fait difficile, tout le monde me pose des questions, ça fait difficile», confie Robert, avec émotion.

Un nouveau resto bientôt?

Les habitués de cette adresse presque cinquantenaire ne perdront toutefois pas leur table locale. En effet, des discussions sont en cours pour ouvrir un nouveau restaurant au même endroit. Mais on reste muet sur le nom du successeur éventuel. On se limite à dire qu’on a parlé avec de potentiels locataires.

«Les papiers ne sont pas signés encore, mais on va louer le local. Je laisse le soin au prochain locataire de se faire connaître, mais ça devrait être un restaurant avec de nouvelles tendances. C’est quelqu’un de bien établi. Ça fait déjà quelques années que je discute avec cette personne en question. Alors quand j’ai pris la décision dernièrement…», se limite-t-il à dire, laissant aller un léger soupir.

«C’est correct. Il ne faut pas voir la fermeture d’un mauvais œil, reprend-il. C’est le temps de me mettre en forme, de faire du vélo et de faire de petits voyages. Si j’attends trop longtemps… Un moment donné, à 62 ans, il faut penser à soi. Malgré que mon père a travaillé jusqu’à 70 ans…», conclut M. Bragoli, avant se remettre à la préparation de ses derniers repas à titre de chef copropriétaire du Veau d’Or.