Avec ses 44 ans de service, Herven Barriault est l'employé qui cumule le plus grand nombre d'années d'ancienneté au sein de l'entreprise Les Fruits de mer de l'Est-du-Québec en Matane.

La crevette, un secteur vieillissant

La main-d'oeuvre est vieillissante dans les usines de transformation de la crevette de Rivière-au-Renard et de Matane. Les employés cumulant 40 et même 50 ans de service ne sont pas rares. Mais, qu'est-ce qui motive des ouvriers comme Denise Clavet et Herven Barriault à revenir, de printemps en printemps depuis quatre, voire cinq décennies? Le Soleil donne la parole à ces travailleurs de l'ombre.
Réjean Gauthier travaille au déchargement de crevettes pour l'usine de Matane depuis 41 ans.
Tôt le matin, Herven Barriault est déjà sur le quai de Matane, derrière l'usine Les Fruits de mer de l'Est-du-Québec, où l'on transforme la fameuse crevette de Matane. Avec ses collègues affectés au déchargement, l'homme de 64 ans attend le premier crevettier avec sa cargaison. Sur le quai, Réjean Gauthier, un collègue depuis 41 ans, attend de pouvoir placer les pannes de crevettes sur un convoyeur qui les conduit tout droit dans l'usine. L'atmosphère est à la bonne humeur. Avec un mois et demi de retard sur le début de leur saison, ces hommes sont heureux que pêcheurs et industriels aient fini par s'entendre sur le prix au débarquement.
Le premier crevettier accoste. Souple et habile, Herven Barriault saute sur le pont du Yohan Mirja. Il descend dans la cale du navire, qui est chargée de milliers de livres de crevettes empilées sur des lits de glace. «Elle est belle», s'exclame M. Barriault, un homme de peu de mots. M. Barriault, que ses collègues surnomment affectueusement Caramel, n'est pas là pour parler, il est là pour décharger. L'heure est à la taquinerie. Leur efficacité ne les empêche pas de s'asticoter, de se jouer des tours et surtout de rire. C'est une famille tissée serrée.
Herven Barriault a été engagé au déchargement de la crevette en 1973. Ce fut son premier et seul emploi. Quand les prises sont bonnes, il peut pelleter des crevettes jusqu'à 90 000 livres par jour. «Dans la cale, c'est assez «rough», laisse-t-il tomber en esquissant un sourire. Il faut être en forme! Les jeunes sont pas tous capables de faire cette job-là, surtout quand ils sont pas habitués. Je pense que les jeunes, ils aiment pas ça. C'est pas des «toughs» ! De 10h à 5h, quand tu pelles de la crevette, tu dors bien le soir!» Pourquoi, après 44 printemps, Herven Barriault revient-il? «Pour faire ses «timbres» de chômage, il faut travailler, répond le pince-sans-rire. Peut-être aussi parce que j'aime ça.»
À 73 ans, Denise Clavet entame sa cinquantième saison chez Pêcheries Marinard de Rivière-au-Renard. «Ça fait plusieurs fois que je pense d'abandonner, mais c'est bien dur de lâcher tout ça, admet-elle. On dirait une famille!» À ses débuts, la travailleuse décortiquait la crevette à la main. «Ça donnait beaucoup d'ouvrage au monde, se souvient-elle. Mais, décortiquer à la main, c'était pas un cadeau non plus! On se piquait les doigts. J'allais souvent au CLSC et je commençais à faire des allergies.»
En 2010, l'usine de Rivière-au-Renard a été modernisée et largement automatisée. Le travail est plus facile qu'avant, au point où Mme Clavet ne voit plus de raison de partir. «J'aime tout, lance-t-elle. On change souvent. On nettoie la crevette, on la pèse, on fait le tour de l'usine. C'est plus intéressant. On change à chaque demi-heure!»
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Pénurie de main-d'oeuvre en vue
L'industrie de la transformation des produits marins compte beaucoup d'employés âgés et fidèles. Elle doit renouveler cette main-d'oeuvre qui finira par prendre sa retraite. Et le recrutement s'annonce difficile.
Aux Fruits de mer de l'Est-du-Québec, où l'on produit la fameuse crevette de Matane, la moyenne d'âge est de 55 ans. Des quelque 140 employés, 11 % cumulent plus de 40 ans de service. Ils sont même trois à compter 44 ans d'ancienneté. 
Le cas de l'usine de Matane est loin d'être unique. Les employés proches de la retraite (55 ans et plus) formaient 36 % de la main-d'oeuvre du secteur de la transformation des produits marins en 2014, soit une proportion deux fois plus élevée que dans l'ensemble des industries du Québec. Les besoins en nouveaux travailleurs pour les trois années suivantes s'élevaient à 713 personnes au Québec maritime.
Chez Crevette du Nord Atlantique, à L'Anse-au-Griffon en Gaspésie, «on a réussi à combler tous les postes. Mais ça fait neuf ans que j'engage. Et chaque année, c'est plus difficile «, dit Mathieu Denis, directeur de production de l'usine de 120 employés. «On travaille à équipes réduites, alors s'il y a un absent pour raisons médicales, ça nous oblige à rallonger les shifts», poursuit-il.
Les jeunes sont difficiles à attirer et à retenir. L'usine Fruits de mer de l'Est-du-Québec en compte bien peu. «C'est assez dur physiquement, indique la conseillère aux ressources humaines Marie-Andrée Richard. Pourtant, ce sont des emplois qui sont bien payés, si on regarde la moyenne autour d'ici. Ils ont 16,75 $ de l'heure en moyenne. On s'en va vers une génération où les jeunes sont gâtés. Ils ne veulent pas passer 12 heures debout au froid et à l'humidité.» En 2015, Mme Richard avait engagé plusieurs jeunes. Certains d'entre eux quittaient en plein milieu de leur quart de travail et elle ne les revoyait plus.
Cette saison, le quart dure douze heures, soit de 7h à 19h, si la production le permet. «Ça non plus, ça plaît pas aux jeunes, reconnaît Mme Richard. Avec l'ancienneté, les derniers rentrés se ramassent à travailler de soir. Il faut aussi qu'ils soient disponibles tous les jours, même la fin de semaine. J'en ai quelques-unes qui ont quitté à cause de ça. Du côté conciliation travail-famille, ça ne fonctionnait pas du tout.»
Pêcheries Marinard de Rivière-au-Renard a investi dans l'automatisation de l'usine il y a sept ans. Une partie de l'équipe s'en est trouvée rajeunie. «Mes techniciens en maintenance industrielle ont une moyenne d'âge de 30 ans «, dit la directrice des ressources humaines, Colette English. 
Pour les préposés à la transformation, les conditions de travail ne sont pas si dures, selon Mme English. «On fait des rotations de poste toutes les demi-heures. On a des bancs aux tables de triage, un tube pour se réchauffer les mains. Mais il reste qu'on est dans un milieu alimentaire. C'est 4 °Celsius qui est demandé.»