Un livreur part avec un repas commandé au restaurant BooF de la rue Saint-Jean par le biais de just-eat.ca. «Je suis très satisfait, ça fait cinq mois que je suis avec eux, on voit la progression des clients. C'est un bon coup de pouce pour une jeune entreprise comme la nôtre», dit Cédric Ciani, propriétaire du resto ouvert depuis moins d'un an.
Un livreur part avec un repas commandé au restaurant BooF de la rue Saint-Jean par le biais de just-eat.ca. «Je suis très satisfait, ça fait cinq mois que je suis avec eux, on voit la progression des clients. C'est un bon coup de pouce pour une jeune entreprise comme la nôtre», dit Cédric Ciani, propriétaire du resto ouvert depuis moins d'un an.

Just Eat arrive en conquérant

Pierre-Olivier Fortin
Pierre-Olivier Fortin
Le Soleil
«Ne cuisinez pas, just-eat.ca». Ces affiches se multiplient dans les vitrines des restaurants de Québec. Et si vous n'avez pas encore entendu parler de Just Eat, une entreprise spécialisée dans le prêt-à-manger fondée au Danemark au début des années 2000, ça ne saurait tarder. À grand renfort de publicité, elle prend d'assaut le Québec avec la détermination du conquérant.
Si Just Eat est aussi gourmande en s'installant dans les marchés francophones du Canada, c'est qu'elle a mangé ses croûtes ailleurs. Elle sert 50 000 restaurants dans 13 pays, dont 4000 au Canada anglais. Elle vaut plus de 2,1 milliards $ en Bourse. C'est «l'agrégateur de prêt-à-manger numéro un dans le monde», proclame son directeur général canadien, Todd Masse.
Le principe de just-eat.ca est très simple, explique en anglais M. Masse, que Le Soleil a joint à Toronto. On peut le comparer aux agrégateurs d'hôtels comme Booking.com.
Sur le site Web ou dans l'application mobile, on entre son code postal, et la liste de restaurants partenaires qui offrent la livraison dans le secteur désiré apparaît. On choisit son resto, on consulte son menu (standardisé sur le site), on commande et on peut payer en ligne. Finis les problèmes de cartes ou d'argent liquide avec le livreur à la porte. Le restaurant reçoit la commande sur le terminal installé par Just Eat et s'occupe de la livraison, ou encore le terminal enverra la commande au service de livreurs associé à Just Eat. L'entreprise fait son profit en gardant de 10 à 15 % du total de la commande.
Le service «change la vie des petits restaurants indépendants», tranche M. Masse, surtout pour ceux qui ne font pas assez de volume pour justifier l'embauche de livreurs.
Livraison dans les normes
«La livraison, ça peut être assez complexe. On a compris ça. Et si on veut avoir du succès, on doit avoir des professionnels de la livraison et établir des standards.» Des normes de courtoisie et de propreté, entre autres. Just Eat, concède M. Masse, «arrive un peu tard».
D'abord, le marché de Québec était déjà occupé pour l'entreprise Menu Express, qui, en plus, avait son service de livraison : Eat Up. Just Eat retardait aussi l'investissement nécessaire à son implantation dans le marché francophone. Mais le moment était venu de passer à l'attaque, et, en avril, l'entreprise a acheté Menu Express et s'est entendue avec son service de livraison Eat Up. Menu Express a été rayée de la carte en juin.
Une centaine de restaurants ont embarqué, mais une cinquantaine ont refusé de faire la transition. Par contre, avec une quinzaine de nouvelles ententes chaque mois, le déficit sera bientôt rattrapé.
Vers l'ouest
Après Québec, ce sera Sherbrooke dans deux semaines et bientôt Trois-Rivières. «On investit des millions pour développer nos plateformes francophones : le site Web, l'application, les campagnes publicitaires. On s'engage réellement auprès de notre clientèle francophone, et ça commence avec Québec», indique M. Masse.
Pour l'instant, l'entreprise offre des rabais pour se faire connaître et annonce dans trois stations de radio. Mais les efforts seront décuplés d'ici la fin de l'année, avec de la publicité à la télé, dans les imprimés sur panneaux-réclames à Québec, à Montréal, à Trois-Rivières et à Sherbrooke.
Just Eat livre une centaine de repas chaque soir à Québec. Elle emploie 80 personnes au Canada, dont une dizaine à Montréal et une personne à Québec.
Et le français?
«Le français, je vais être honnête avec vous, c'est nouveau pour nous», lance d'entrée de jeu Todd Masse, directeur général canadien de Just Eat, un géant du prêt-à-manger qui s'installe à vitesse grand V au Québec. Si l'entreprise au siège social britannique dit vouloir «prendre soin» de sa clientèle francophone, elle refuse catégoriquement de franciser son nom.
Et cela même si ses publicités dans les restaurants perdent tout leur sens pour les unilingues francophones en affichant «Ne cuisinez pas, just-eat.ca». M. Masse souligne que Just Eat a gardé son nom anglais même en Espagne, au Brésil, en Inde et dans tous les pays dans lesquels elle est implantée.
Mais la principale raison qu'il évoque est cette «taxe Google» qu'il faut payer. Just Eat a investi «plusieurs millions de dollars» pour qu'elle apparaisse au sommet des résultats de recherche lorsqu'un utilisateur tape certains mots clés dans Google. En changeant de nom, «ça aurait été à recommencer».
Le Soleil a fait le test, et il semble qu'il lui faudra de toute façon réinvestir dans cette «taxe Google» pour obtenir les mêmes résultats qu'en anglais. Just-eat.ca est effectivement le premier résultat lorsqu'on cherche «food delivery Québec city». Mais selon le cas plus probable qu'un utilisateur fasse la recherche équivalente en français avec «livraison», repas, nourriture ou restaurant, et Québec, Just Eat arrive au cinquième ou au sixième rang.
Fautes d'orthographe
De plus, la page principale en français de just-eat.ca comporte deux fautes d'orthographe : On peut commander «en tout [sic] sécurité» et «j'aimerai manger» au lieu «j'aimerais». L'application mobile n'est offerte qu'en anglais. Sur ces deux points, M. Masse admet que le site n'est pas parfait et que son équipe doit aussi régulièrement corriger des erreurs en anglais. Quant à l'application mobile, sa version française sera lancée à la mi-septembre à la suite d'un investissement se chiffrant dans les centaines de milliers de dollars.
Puisque Just Eat est surtout un site Web, que le nom anglais est une adresse Web et que l'entreprise n'a pas pignon sur rue au Québec, «il y a trop d'inconnues» pour que l'Office québécois de la langue française puisse se prononcer, indique le porte-parole Jean-Pierre Leblanc. Le principe général est le suivant : «Si vous faites du commerce au Québec, on demande que ce soit en français. C'est la loi, et c'est normal.»
Pas parfait, selon plusieurs restos
Just-eat.ca ne fait pas l'affaire de tous les restos, si bien que certains ont dit non merci, alors que d'autres ont dû s'ajuster.
La chaîne Yuzu, spécialisée dans les sushis, n'a pas fait la transition de Menu Express vers Just Eat. «La structure de prix ne nous convenait pas, et la plate-forme était plus ou moins flexible pour les promotions», justifie Frédéric Matte, vice-président et directeur général de Gestion Yuzu. L'entreprise prépare d'ailleurs sa propre application de commandes en ligne.
Le Wok N' roll, boulevard Charest, a fait le saut. Mais ce n'est pas parfait, explique la gestionnaire Jaime Katewoo. En plus des problèmes liés à la transition, Just Eat n'offre pas de service de commandes téléphoniques, un volet qui était offert par Menu Express et qu'elle et ses clients appréciaient. Mme Katewoo a aussi remarqué un creux dans les commandes lorsque ce service a cessé, en juin. Pour toutes ces raisons, elle a choisi de rembaucher des livreurs et de recommencer à prendre des commandes par téléphone.