L'industrie 4.0 pouvait être un «outil de conquête» pour le Québec, estiment Jean et Yves Proteau, coprésidents de l'atelier d'usinage APN.

Industrie 4.0: APN secoue le pommier des manufacturiers

«Les propriétaires d'entreprise au Québec sont heureux lorsqu'ils ont une maison, un chalet et un char sport. Une fois qu'ils ont tout ça, c'est final bâton. Ils ont réglé leurs affaires.»
Yves Proteau ne mâche pas ses mots lorsqu'il constate le retard des manufacturiers québécois à numériser leurs procédés industriels.
«Dans son Plan d'action en économie numérique, la ministre Dominique Anglade [Économie, Science et Innovation] insiste sur la formation des employés. À mon avis, c'est une mauvaise idée et je lui ai déjà dit», évoque le coprésident d'APN, un atelier d'usinage de Québec qui, franchement, affiche davantage les caractéristiques d'une entreprise «techno» - elle loge d'ailleurs dans le Parc technologique du Québec métropolitain - animée par l'énergie et par l'état d'esprit d'une jeune pousse.
«Qui doit être formé, selon vous? Qui doit être convaincu? Les dirigeants, voyons donc! Leurs employés, eux, vont suivre», renchérit son frère Jean, l'autre coprésident d'APN, une entreprise fondée en 1970 par leur paternel, Claude, dans le sous-sol de la résidence familiale.
«Il n'y a pas de mauvais employés, seulement de mauvais patrons», en remet Yves Proteau.
«Les entrepreneurs ne sont pas suffisamment sensibilisés à l'importance de l'industrie 4.0 et des systèmes de production intelligents. Ils ne s'investissent pas suffisamment pour essayer de comprendre. Ils ne lisent pas assez les ouvrages spécialisés. Dans le 4.0, c'est moi le meilleur au Québec! Il n'y a pas un professeur d'université, pas un consultant qui en connaît plus que moi. L'année dernière, j'ai lu 30 livres sur le sujet. Moi, c'est clair, je ne veux pas traîner de la patte», insiste le détenteur d'un baccalauréat en gestion des opérations et d'une maîtrise en opération des systèmes de décision qui a piloté des opérations de transformation technologique chez IPL et Julien, entre autres, avant d'intégrer les rangs de l'entreprise familiale identifiée, aujourd'hui, comme un modèle en matière d'implantation d'un système intégré de contrôle de production (CIM).
«Les gens ne comprennent pas c'est quoi, le 4.0. Ce n'est pas seulement de connecter une machine avec une autre machine. Ce n'est pas, non plus, de multiplier le nombre de robots dans les usines. Il s'agit plutôt de la mise en réseau des systèmes, des hommes et des machines. Et l'ajout d'une bonne dose d'algorithmes et d'intelligence artificielle pour que la meilleure décision soit prise de façon automatique», résume Yves Proteau en précisant que «l'humain n'est pas fait pour prendre des décisions. Il est un très mauvais décideur. Il n'aime pas ça suivre une ligne droite. Il ne pense qu'à court terme.»
Ne pas se faire bouffer
Les frangins Proteau avouent qu'ils pourraient ralentir la cadence. Financièrement, leurs vieux jours sont assurés.
Leur temps et leur énergie sont pourtant dédiés à la croissance de leur entreprise de fabrication de pièces complexes principalement pour l'industrie de l'aéronautique.
Après l'acquisition de deux entreprises en Californie, APN a mis le grappin, en juin, sur AFP, une compagnie spécialisée dans la conception et la fabrication de valves.
«Rechercher la croissance, c'est toujours de se mettre à risque. Pour le pays, il faut qu'on le fasse. Sinon, à un moment donné, d'autres font le faire ailleurs», affirment Jean et Yves Proteau. Ils pensent aux Américains et aux Chinois qui, eux, ont déjà les deux pieds bien ancrés dans la révolution industrielle 4.0. «On dirait que cette volonté de changer le monde dans lequel nous évoluons et les façons de faire traditionnelles des PME ne ressort pas au Québec», constate Yves Proteau.
Son frère s'empresse à dire qu'il n'est pas trop tard. Par exemple, l'Allemagne tarde, elle aussi, à sauter dans le train. «Prenons conscience que si nous ne faisons rien, notre chien est mort.»
En affirmant que l'industrie 4.0 pouvait être un «outil de conquête» pour le Québec, les coprésidents d'APN ont voulu laisser un dernier message en concluant la longue entrevue avec Le Soleil.
«À l'époque du 4.0, ce ne sont pas les plus gros qui mangent les plus petits, mais les plus rapides qui bouffent les plus lents.»
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Un «GPS d'usine»
Le constat est frappant en mettant les pieds dans l'atelier d'usinage de 21 000 pieds carrés d'APN dans le Parc technologique du Québec métropolitain. Pas l'ombre d'un travailleur planté devant l'une de 17 machines fabriquant les pièces d'une grande précision destinées au marché de l'aéronautique.
Les machinistes, pour la plupart, sont assis devant leur poste de travail. Des postes de travail qui sont souvent mobiles.
Ils ont les yeux rivés sur l'écran de leur ordinateur.
Leur «GPS d'usine» guide toutes leurs manoeuvres.
Ils sont à l'affût des informations relayées par le système intégré de contrôle de production. Le CIM. Pour Computer Integrated Manufacturing. Une solution logicielle regroupant l'ensemble des systèmes qui participent à la production de chacune des pièces. Elle assure un contrôle informatisé et centralisé des procédés de fabrication.
Le logiciel communique avec les machines à commande numérique, les systèmes de mesure automatisés, les systèmes de planification de ressources et les logiciels de fabrication assistée par ordinateur. Les données sont ensuite utilisées afin de visualiser la production en temps réel, d'obtenir des indices de performance quantifiables, d'identifier rapidement les pistes d'amélioration et d'automatiser l'ensemble de la production.
Le CIM interconnecte les différents outils et systèmes informatiques de l'usine, centralise et exploite ensuite ces données pour communiquer de l'information.
Ce qui permet, entre autres, aux machinistes d'être informés du niveau de conformité de chaque pièce qu'ils produisent. Ils peuvent intervenir rapidement dès les premiers signes d'un manquement à la qualité du produit.
«Moi, ça me permet de réparer une machine sans y toucher!» fait remarquer Yves Proteau, le coprésident de l'entreprise.
L'utilisation des technologies
Le virage 4.0, APN l'a pris dès le début des années 2000 avec l'achat d'une première machine d'usinage «intelligente» qui, comme l'explique M. Proteau, «corrigeait elle-même ses erreurs.»
L'entreprise a investi des millions de dollars pour se doter d'une infrastructure informatique de classe mondiale. Elle a même fait l'acquisition d'une firme de consultants en informatiques, Umbrella Technologies.
Dans l'atelier d'APN situé dans le Parc technologique, pas l'ombre d'un travailleur planté devant une machine. Les machinistes, pour la plupart, sont assis devant leur poste de travail, les yeux rivés sur l'écran de leur ordinateur.
«Essayez de trouver des ateliers d'usinage qui font travailler cinq programmeurs à temps plein. Bonne chance. Il y en a très peu. Trop peu. Malheureusement.»
APN prévoit injecter un demi-million de dollars, cette année, du côté des technologies. 
«On veut avoir un parc d'ordinateurs possédant 100 fois plus de puissance, 100 fois plus de mémoire et de capacité de traitement», explique Yves Proteau. 
Les résultats ne se font pas fait attendre. La productivité grimpe en flèche et le chiffre d'affaires a bondi de 60 % au cours de la dernière année. Et pour couronner le tout, la compagnie n'éprouve aucun problème à recruter de la main-d'oeuvre!
APN est même devenue un modèle, une vitrine technologique que le gouvernement du Québec utilise pour encourager les PME québécoises à opter pour le numérique.
Elle collabore notamment aux travaux du Consortium de recherche en ingénierie des systèmes industriels 4.0 mis sur pied par l'Université Laval et le Centre de recherche industrielle du Québec (CRIQ).
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APN en chiffres
150 employés
32 M$ de chiffre d'affaires en 2017
25 % : croissance moyenne annuelle du chiffre d'affaires au cours des 10 dernières années