L'arrivée de Mme Leclerc à la tête de l'institution met fin à l'intérim qu'exerçait depuis 2011 Michel Samson.

Guylaine Leclerc, la justicière-comptable

Des menaces de la part de fraudeurs démasqués? Guylaine Leclerc avoue n'en avoir jamais reçu. «Je fais toujours attention, par contre, pour ne pas écouter des films racontant des histoires liées à la mafia et aux motards criminalisés», a-t-elle répondu à un étudiant qui cherchait à savoir si son travail comportait une part de dangerosité.
Qui disait que la profession de comptable était un boulot peinard et routinier?
Guylaine Leclerc n'est pas une comptable comme une autre. Elle porte plutôt le titre de juricomptable. Son travail consiste à mener des enquêtes financières. Elle a été l'une des premières expertes dans la lutte contre le blanchiment d'argent au Canada.
C'est vers son entreprise de l'époque, Leclerc Juricomptables, que l'Autorité des marchés financiers avait accouru, en 2005, pour tenter de découvrir le diabolique stratagème mis en place par Vincent Lacroix dans la triste affaire Norbourg.
«Nous avons produit un rapport de 22 000 pages incluant les annexes et les pièces jointes», a raconté Mme Leclerc, plus tôt cette semaine, à des étudiants de la Faculté des sciences de l'administration venus l'entendre parler de son cheminement de carrière à l'occasion d'une activité organisée par l'Association des diplômés de l'Université Laval.
Ultrasecret
«Nous devions fournir 20 exemplaires du volumineux rapport. Plutôt que de se rendre chez Copies de la Capitale pour réaliser le travail, nous avions demandé à l'entreprise de venir imprimer les exemplaires à nos bureaux. Nous avions même embauché un gardien de sécurité pour superviser les opérations. Tout devait rester ultrasecret», a ajouté Mme Leclerc en soulignant que 10 professionnels de son équipe avaient travaillé à temps plein sur le dossier Norbourg entre les mois d'août 2005 et de mars 2006. «Mon collègue François Filion avait témoigné, à titre d'enquêteur, pendant une quinzaine de jours, et moi, comme experte, pendant deux jours.»
Guylaine Leclerc a aussi dirigé l'enquête financière dans le dossier de la Gaspésia et de celui, tout aussi complexe, du litige commercial opposant les anciens franchisés de Dunkin' Donuts à la société mère du marchand de beignes, Dunkin' Brand. Les franchisés plaidaient que le franchiseur ne les avait pas suffisamment soutenus pour contrer l'offensive de Tim Hortons au Québec.
«Notre rôle avait été d'évaluer les dommages subis par les franchisés», a expliqué Mme Leclerc. En 2012, le tribunal condamnait Dunkin' Brand à verser 16,4 millions $ - le montant estimé par les juriscomptables - aux franchisés québécois. La cause est maintenant devant la Cour d'appel.
Son baccalauréat en administration des affaires et sa licence en sciences comptables de l'Université Laval sous le bras, Guylaine Leclerc a amorcé sa carrière dans un cabinet comptable avant de se joindre à la fonction publique au sein de l'équipe du Vérificateur général du Québec, où elle effectue des vérifications du côté du ministère de la Sécurité publique.
C'est là qu'elle a eu la piqûre pour le domaine de l'expertise comptable et des enquêtes financières.
Elle fait le saut à la Sûreté du Québec (SQ), puis dans un cabinet privé, où elle monte la preuve financière dans plusieurs dossiers de fraude et de blanchiment d'argent. En plus de la SQ, elle accompagne les enquêteurs économiques de la Gendarmerie royale du Canada et des corps policiers municipaux.
«J'ai eu la chance de participer aux premières enquêtes sur le blanchiment d'argent. Par la force des choses, je suis rapidement devenue une experte dans ce type d'enquête.»
Une pionnière
Jugeant la «patinoire trop petite», Guylaine Leclerc décide, en 2000, de démarrer son entreprise avec l'idée bien arrêtée d'étendre ses tentacules en Europe et du côté de l'Afrique francophone.
Avec Leclerc Juricomptables, elle fait figure de pionnière. «Une entreprise de juricomptabilité et d'enquêtes financières, ça n'existait pas au Québec. J'étais convaincue qu'il y avait un marché pour ce type d'expertise. Rapidement, ce fut un succès. Nous avons accumulé des mandats importants, dont Norbourg et Gaspésia.»
Guylaine Leclerc peine toutefois à réaliser ses visées internationales.
«Pour me rendre vers ses marchés, il fallait que je me joigne à une firme déjà établie internationalement. J'ai alors décidé de vendre mon entreprise à une société américaine qui cherchait à prendre racine au Québec», a-t-elle expliqué en signalant que si c'était à refaire, elle garderait son entreprise et ferait appel à des conseillers de haut niveau pour l'aide à amener l'entreprise sur les marchés étrangers.
Pour une question de chasse gardée corporative, elle ne pourra réaliser ses ambitions internationales au sein de la société américaine.
Elle prend alors une pause de 18 ans et s'installe à Paris et multiplie les contacts.
Vers des mandats internationaux
Celle qui fait partie des Grands diplômés de l'Université Laval et qui a reçu, l'an dernier, la médaille Gloire de l'Escolle, qui rend hommage à des diplômés qui font honneur à leur profession et à leur alma mater, rentre au pays en 2011 et ouvre des bureaux à Québec et à Montréal pour la firme Accuracy, une société spécialisée en juricomptabilité et en évaluation d'entreprise.
Et aujourd'hui, comme elle le désirait tellement, elle réalise des mandats en France et en Afrique.
L'entrepreneure, la mère et le «regard des autres»
Le plus difficile pour une entrepreneure n'est pas la relation avec le conjoint et les enfants ou la conciliation entre la vie professionnelle et la famille, mais bien «le regard des autres», estime Guylaine Leclerc.
«Si ton enfant fait une otite, c'est peut-être parce que tu n'étais pas à la maison pour t'en occuper ou encore pour prévenir l'infection.»
Beaucoup de femmes professionnelles entendent ces commentaires et se sentent un brin coupables.
«Des fois, je me dis que j'aurais peut-être mieux réussi avec mes enfants si j'avais été à la maison plus souvent. Peut-être pas, non plus. Qui sait?»
À défaut de la quantité d'heures passées en compagnie de sa famille, Guylaine Leclerc a plutôt choisi la qualité.
«J'estimais qu'il n'était pas nécessaire que je sois là tous les soirs pour préparer le pâté chinois des enfants ou que je passe mes dimanches à faire des lasagnes d'une main et en berçant le bébé d'une autre. Il était essentiel, par contre, de mettre en place une structure qui allait permettre que les enfants soient constamment en sécurité, qu'ils soient bien nourris et aimés», note Mme Leclerc en soulignant que ses chèques de paie ont été largement consacrés à payer les gardiennes, les femmes de ménage et les cuisiniers.
La grande satisfaction de Guylaine Leclerc est d'entendre ses enfants dire, aujourd'hui, qu'ils sont «incroyablement fiers» de leur maman.
Vincent Lacroix
Le jeu du chat et de la souris
C'est à savoir qui sera plus ingénieux que l'autre!
Les gouvernements et les organismes impliqués dans la lutte contre le blanchiment de capitaux s'efforcent de déployer mille et une stratégies pour mettre les bois dans les roues des criminels. Ces derniers, pour leur part, se creusent continuellement les méninges pour tenter de faire échec aux autorités et de continuer de remettre en circulation l'argent «sale» obtenu illégalement.
Blanchir de l'argent aujourd'hui est beaucoup plus difficile qu'auparavant, a constaté Guylaine Leclerc. «Les criminels doivent mettre en place des stratagèmes fort complexes s'ils veulent déjouer tous les obstacles mis sur leur chemin», souligne la juricomptable.
«Les contrôles se sont renforcés à tous les niveaux. Que l'on pense aux banques, par exemple. Il est illusoire, aujourd'hui, de penser que l'on peut blanchir de l'argent en s'achetant une grosse maison ou un bateau, comme c'était le cas jadis. Au casino, quelqu'un qui jouerait beaucoup pour passer son argent sale va être identifié rapidement.»
Pédagogie et vulgarisation
Par ailleurs, Guylaine Leclerc signale qu'un juricomptable doit être un bon pédagogue et un fin vulgarisateur quand vient le temps, au tribunal, de présenter des preuves techniques à un juge ou à un jury.
«Il faut en arriver à expliquer des notions extrêmement complexes dans des termes compréhensifs pour le commun des mortels. C'est ce que nous avons réussi à faire dans la cause Norbourg.»
Rappelons que Vincent Lacroix a été condamné, en 2009, pour avoir orchestré une fraude de 113,5 millions $ auprès de 9200 investisseurs. Il a écopé d'une peine de18 ans en vertu d'infractions à la Loi sur les valeurs mobilières.