La compagnie de transport gérée par Sébastien Bernard (à droite) a écopé d’une hausse de primes d’assurances de 90 % en trois ans.

Gaspésie: les frais d'assurances grimpent en flèche

CARLETON — Un nombre grandissant de camionneurs forestiers et d’agriculteurs dénoncent la montée en flèche des frais d’assurances en Gaspésie, mais aussi dans d’autres régions de la province. Les primes ont doublé en moins de trois ans pour plusieurs firmes de transport et pour des agriculteurs, selon un coup de sonde de Sylvain Roy, député de Bonaventure à l’Assemblée nationale.

Or, le nombre d’assureurs offrant des services en Gaspésie et dans d’autres régions est quant à lui en forte chute, selon les camionneurs et les agriculteurs contactés par Le Soleil. M. Roy et son équipe ont aussi réalisé un coup de sonde auprès d’eux.

«Nous avons envoyé des questionnaires à 100 camionneurs et nous avons eu 37 répondants. Il y a un chiffre qui retient l’attention : c’est que la moitié d’entre eux pensent abandonner le domaine. L’une des difficultés identifiées, c’est la hausse des coûts d’assurances, même pour ceux qui n’ont pas eu d’accident», précise l’élu péquiste.

Sébastien Bernard, copropriétaire de Transport Philippe Day de Nouvelle, a vu ses primes d’assurances bondir de 166 712 $ (en 2016-2017) à 316 626 $ (en 2019-2020); une hausse de 90 % en trois ans. Son entreprise emploie 42 personnes et verse 1,2 million $ annuellement en salaires. Sa flotte compte 25 camions, 35 remorques et 10 unités de machinerie lourde.

«Il faut que ça se stabilise. On ne pourra pas absorber des augmentations de 75 000 $ à 100 000 $ par année bien longtemps. On va devoir refiler la facture aux clients, mais ce n’est pas l’idéal à plus long terme» note M. Bernard.

Des bris payés «de notre poche»

Dans le même intervalle de temps, «le nombre d’assureurs est passé de dix à deux. Quand on parle au courtier, il nous dit que l’assureur est rendu à un point où il doit augmenter ses primes. C’est pour ça que des joueurs se retirent. Il reste Northbridge et Intact dans notre domaine. Ils ne donnent pas de grandes explications. On a eu zéro réclamation en trois ans. S’il y a eu de légers bris, on les a payés de notre poche», souligne M. Bernard.

L’un des aspects dérangeants pour les firmes de camionnage gaspésiennes de la Baie-des-Chaleurs, c’est la présence croissante de compétiteurs du Nouveau-Brunswick, qui ne sont pas soumis aux mêmes contraintes, dans le cas des plus grandes firmes. «Irving, avec sa filiale Sunbury, prend de plus en plus de place dans le transport des sous-produits forestiers. Ils viennent chez Temrex, notre plus gros client. Ils paient le fuel peut-être 50 cents le litre, parce qu’ils sont associés à une compagnie de pétrole. On parle de grosses flottes. Ils s’assurent eux-mêmes. D’autres, comme Transport Noël Godbout, de Saint-Quentin, ont aussi des avantages qu’on n’a pas, parce que les assurances sont moins coûteuses au Nouveau-Brunswick», dit le transporteur.

Guy Gallant, directeur général de l’Union des producteurs agricoles (UPA) Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine et éleveur bovin, assiste à un phénomène similaire en agriculture. Il en a saisi la Fédération de l’UPA à Longueuil. Une avocate de l’UPA réalise aussi un coup de sonde auprès de membres.

«On s’est aperçu que ce n’est pas seulement notre région. Des compagnies lâchent la région ou se concentrent dans des secteurs ou des domaines d’assurances qu’ils considèrent comme moins risqués, selon leurs calculs», note-t-il.

M. Gallant dénonce aussi des manœuvres trompeuses déployées par certaines firmes d’assurances. «On a rencontré un courtier. Il nous a dit qu’il n’y a pas de problèmes pour assurer nos agriculteurs. On a fait un test avec trois d’entre eux. Deux fermiers n’ont pas reçu d’offre. Le troisième a vu Intact doubler ses primes. L’autre stratégie des assureurs, c’est de dire qu’ils vont t’assurer, mais ils répondent n’importe quoi quand tu leur demandes de le faire. La maison est trop vieille, les bâtiments sont trop proches de la maison. Un autre fermier s’est fait répondre qu’il aurait fallu que ses revenus principaux soient tirés de l’agriculture», dit M. Gallant.

Appel à l’aide

Le député Roy suggère que l’UPA se dote d’une mutuelle d’assurance pour ses membres. Guy Gallant note que ça fait partie de la réflexion en cours à la Fédération.

«C’est loin d’être évident, une mutuelle. Ça prend des capitaux et on découvre qu’il y a des “assureurs d’assureurs”, comme dans le cas des municipalités. La valeur des fermes a augmenté avec les consolidations. Quand une ferme de 8 millions $ brûle, ça prend les primes de beaucoup de membres pour payer ça. Avant, une ferme valait 250 000 $. L’UPA étudie ça. On regarde aussi ce qui se passe en Ontario», conclut M. Gallant.

Sylvain Roy exhorte le gouvernement à intervenir. L’une des sources de pression pour les agriculteurs et les camionneurs forestiers, qui combinent souvent les deux métiers, vient de la Financière agricole du Québec.

«La Financière agricole aurait un rôle à jouer dans l’allègement du fardeau des fermiers. Elle a accumulé un surplus de plus de 1 milliard $ en 10 ans, dont 300 millions $ investis dans la Caisse de dépôt et placement. Est-ce que la Financière agricole doit faire de l’argent sur le dos des agriculteurs? Cet argent aurait dû rester en agriculture», note M. Roy.

Le député craint que le contexte difficile créé par la hausse des primes d’assurances «incite des camionneurs à quitter le domaine, dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre, et que des investissements soient reportés ou annulés, tant chez les transporteurs que dans l’industrie forestière, ce qui nuirait à des possibilités de développement».