Frampton Brasse dans la déferlante des microbrasseries [PHOTOS + VIDÉO]

Myriam Boulianne
Myriam Boulianne
Initiative de journalisme local - Le Soleil
EN AVANT, EN RÉGION / FRAMPTON — C’est par une route de gravelle qu’on accède à la microbrasserie Frampton Brasse. Située entre le 5e et le 6e rang, c’est l’une des premières à s’être installée en Beauce. Les membres de la famille nous parlent de leur passion pour la bière, mais aussi de leur crainte de la pandémie qui affecte le secteur agrotouristique et du phénomène des microbrasseries qui ne s’essouffle pas.

1re, 2e, 3e et 4e vague. Non pas de la COVID, mais bien des microbrasseries au Québec. «À l’époque de notre ouverture, il y avait environ trois à quatre nouvelles microbrasseries par année. Maintenant, c’est une à deux par mois», constate le maître brasseur et vice-président, Gilbert Poulin.

Ce dernier est l’instigateur de Frampton Brasse et le fils de Paul Poulin et Justine Boucher, respectivement président et responsable aux communications. Il a convaincu ses parents et sa sœur, Virginie, désormais responsable des finances, d’ouvrir une microbrasserie sur la terre agricole acquise en 2002. Initialement, sa mère prévoyait y ouvrir un gîte, mais c’est finalement une brasserie qui y a vu le jour en 2011.

Leur avantage : une immense terre agricole de 107 acres qui leur a permis de respecter la distanciation sociale.

Autodidacte de nature, Gilbert poursuivait des études en aéronautique tout en s’initiant au processus brassicole. Peu après, il acquérait les équipements et les ingrédients nécessaires à sa production. En 2009, le projet de microbrasserie sur la terre agricole devenait sérieux. En 2011, six mois après l’ouverture, Gilbert s’envolait pour l’Allemagne pour y suivre un cours de brasseur. «Je me suis dit que si je voulais faire ça professionnellement, si on investit de l’argent, il ne faut pas que ce soit des essais et des erreurs, il faut avoir une approche plus professionnelle du métier.»

Depuis, les affaires vont bon train et leurs efforts sont couronnés de succès : une quinzaine de produits inspirés des bières belges et allemandes et près de 30 prix nationaux récoltés depuis 2015. Et les secrets d’une telle réussite? «Une bonne recette de base, une bonne exécution lors du brassage et une constance dans nos produits.»

L’été pour compenser les pertes

À l’annonce du premier confinement, à la mi-mars, Justine ne cache pas avoir été «très déçue». Le salon de dégustation situé à l’extrémité de la microbrasserie était plein à craquer. «On est tombé d’une entreprise qui roulait bien à plus rien du tout. Et on ne savait pas combien de temps ça allait durer.»

Le maître brasseur a dû arrêter la production durant un mois. «En avril et en mars, on se prépare généralement pour l’été, donc on augmente la production. Mais cette année, ça a été le contraire», souligne Gilbert.

Gilbert Poulin est l’instigateur de Frampton Brasse et le fils de Paul Poulin et Justine Boucher, respectivement président et responsable aux communications.

Heureusement, ils ont pu compter sur l’été pour compenser les pertes. Ils ont rouvert à la mi-juin. Leur avantage : une immense terre agricole de 107 acres qui leur a permis de respecter la distanciation sociale. Ils ont agrandi la terrasse sur le deuxième palier avec vue panoramique sur les collines beauceronnes. «Et on a eu la température de notre bord», ajoute le père, Paul.

L’an passé, 40 000 touristes ont fréquenté Frampton Brasse. Cette année, Justine prévoit une diminution, mais reconnaît que l’été les a grandement aidés. Même si les visites agrotouristiques n’ont pas eu lieu, puisque tous les tours ont été annulés, à l’exception d’un seul. Un pan de leurs revenus qu’elle n’envisage pas de reprendre d’ici 2023.

L’annonce de la zone rouge dans Chaudière-Appalaches à la fin septembre a, une fois de plus, provoqué une grande déception chez les Poulin. «On a perdu tout notre mois d’octobre», se désole Justine.

Production ralentie, distribution limitée

L’entreprise familiale demeure prudente pour la production, toujours au ralenti. Une diminution de la production d’au moins 25 %, précise Paul. «On craint d’avoir un trop gros inventaire sans savoir si les restaurants et les bars vont demeurer fermés ou pas. On marche sur des œufs, on ne sait pas sur quel pied danser.»

Lorsqu’elle a ouvert Frampton Brasse, la famille ciblait le marché régional. Mais les appels des détaillants ont fait en sorte que leurs bières sont dorénavant vendues aux quatre coins de la province.

Ce dernier se montre d’ailleurs très inquiet vis-à-vis de la pandémie. «On est fermé, on n’a pas de revenus. On vend un peu dans les épiceries, mais plus dans les restos et les bars. C’est sûr qu’on va faire des profits négatifs [cette année].»

L’Association des microbrasseries du Québec (AMBQ) a d’ailleurs demandé au gouvernement de permettre la livraison pendant la pandémie. Une mesure présentement interdite par la Loi sur les permis d’alcool. «On ne demande pas un soutien financier, on demande seulement un élargissement des règles pour permettre aux microbrasseurs de se réinventer», déplore la directrice générale de l’AMBQ, Marie-Ève Myrand.

Cette dernière compare leur situation avec celle de la Société des alcools du Québec (SAQ) qui peut vendre sur Internet et livrer à domicile. Parce que les microbrasseries, elles, n’ont pas ce «privilège». «C’est une bataille à armes inégales dans un moment où on a besoin de plus de flexibilité.»

La Société des alcools du Québec (SAQ) peut vendre sur Internet et livrer à domicile. Les microbrasseries, elles, n’ont pas ce «privilège».

La nouvelle plateforme Web Je bois local, dévoilée début octobre, offre cette vitrine pour les bières et cidres d’ici. La plateforme permet le magasinage et le paiement en ligne, mais le consommateur doit se déplacer en boutique pour récupérer sa commande.

Permis numéro 74

Outre la pandémie, une autre des difficultés rencontrées, croit Gilbert, est de se démarquer. «Il y a tellement de produits de microbrasseries sur les tablettes, dont plusieurs qui se ressemblent. Ça en devient mêlant.»

Depuis un an, ce dernier constate une diminution des ventes de leurs bières en bouteille, en raison notamment de la forte compétition.

Justine se souvient d’ailleurs de leur numéro de permis de brasseur émis en 2011 par la Régie des alcools, des courses et des jeux, le numéro 74. Aujourd’hui, on compte 267 entreprises brassicoles au Québec, artisans brasseurs et brasseurs industriels confondus.

Une industrie en pleine explosion qui emploie environ 5000 personnes dans la province et contribue à la vitalité économique des régions. D’ailleurs, 30 % des entreprises brassicoles sont situées dans des villes de moins de 10 000 habitants. Une réelle «opportunité de revitalisation» pour les plus petites municipalités, selon la directrice générale de l’AMBQ. «Les microbrasseries ont un pouvoir attractif au niveau entrepreneurial. On remarque que c’est un modèle d’affaires qui est viable partout, même en région.»

Une industrie en pleine explosion qui emploie environ 5000 personnes dans la province et contribue à la vitalité économique des régions.

Lorsqu’elle a ouvert Frampton Brasse, la famille ciblait le marché régional. Mais les appels des détaillants ont fait en sorte que leurs bières sont dorénavant vendues aux quatre coins de la province. «C’est certain qu’à un moment donné, il va y avoir une saturation dans la demande», croit Gilbert.

Malgré le spectre de ce «point de saturation», la directrice générale de l’AMBQ souhaite voir l’apparition de nouvelles microbrasseries dans la province au cours des prochaines années. «Au Québec, la part de marché des microbrasseries représente un peu plus de 11 %. Dans certains États américains, elle se situe entre 20 et 25 %. Pourquoi ça ne se pourrait pas ici aussi?»

Cette dernière croit également que le mouvement d’achat local est en train de bénéficier aux microbrasseries québécoises. «On remarque que les consommateurs sont de plus en plus sensibles à acheter des produits d’ici.»

Malgré la crise, le nombre de demandes de permis continue même de croître, confirme-t-elle. De juin à octobre 2020, huit entreprises brassicoles ont vu le jour dans la province. «Je suis étonnée que la demande de permis se poursuive. Je constate que la crise n’a rien ralenti du tout.»

De juin à octobre 2020, huit entreprises brassicoles ont vu le jour dans la province.

Pour l’instant, Frampton Brasse compte sur sa réputation afin de se démarquer face à ce phénomène. «On s’en va sur nos dix ans, on a un nom d’établi et il n’y a pas trop de microbrasseries dans la région, donc ça nous avantage», souligne Gilbert.

Et pour l’avenir? COVID pas COVID, ce ne sont pas les projets qui manquent chez cette entreprise familiale. Il est ainsi question d’un économusée pour 2021. Mais oubliez les idées de grandeur pour Frampton Brasse. Pas question de devenir un grand brasseur et de s’installer dans un parc industriel. «On a un projet familial qui relève de l’agrotourisme. C’est ça que les gens aiment, venir sur place. Car l’expérience Frampton Brasse, c’est ici que ça se passe», conclut Justine.

Pas question de devenir un grand brasseur et de s’installer dans un parc industriel. «On a un projet familial qui relève de l’agrotourisme»

EN CHIFFRE

Nombre d’entreprises brassicoles par année

Oct 2020 : 267

2019 : 244

2018 : 218

2017 : 190

2016 : 166

2015  : 131

2014 : 122

2013 : 105        

2012 : 102

2011 : 87

Répartition des entreprises brassicoles par région (Juin 2020)

Capitale-Nationale : 33 entreprises

Chaudière-Appalaches : 11 entreprises

Montréal : 45 entreprises

Saguenay-Lac-Saint-Jean : 18 entreprises

Montérégie : 47 entreprises

Cette industrie représente 5000 emplois

Répartition des entreprises brassicoles par population des villes au Québec (Juin 2020)

5000 et moins : 54 entreprises

5000 à 10 000 : 27 entreprises

10 000 à 20 000 : 26 entreprises

20 000 à 100 000 : 56 entreprises

100 000 à 200 000 : 24 entreprises

200 000 à 500 000 : 9 entreprises

500 000 à 1M : 21 entreprises

1M + : 42 entreprises

30% des entreprises brassicoles sont situées dans des villes de moins de 10 000 habitants

Source: Association des microbrasseries du Québec