Abdellah Tazani s'est pointé, hier matin, à la Foire de l'emploi afin d'y rencontrer quelques employeurs.

Foire de l'emploi: Fatima, Abdellah et les employeurs

Le Soleil avait rendez-vous, vendredi, avec une femme de 27 ans. Nous voulions suivre une femme portant le foulard musulman dans ses démarches auprès des employeurs de la région de Québec à la Foire de l'emploi.
Il n'a pas été difficile de retracer Fatima - nom fictif - parmi les centaines de chercheurs d'emploi qui déambulaient dans ce supermarché de l'emploi. Elle était la seule à porter le voile.
«Je n'en ai pas vu d'autre moi non plus», rigole-t-elle au moment de prendre une pause avant de reprendre sa tournée des employeurs.
D'origine marocaine, Fatima est détentrice d'une maîtrise en sciences de l'environnement. «Je suis en attente d'une évaluation comparative de mes études afin d'obtenir la reconnaissance par les autorités québécoises de mon diplôme obtenu dans mon pays», explique celle qui recherche un boulot d'assistante de recherche en laboratoire dans une entreprise spécialisée en recherche et développement.
«Accueillants et professionnels»
Elle juge que les employeurs qu'elle avait rencontrés jusque-là à la foire avaient été «accueillants» et «professionnels» à son égard. À leur contact, elle n'a pas senti que son foulard causait un malaise.
«Que vont-ils faire maintenant de ma candidature? Vont-ils la considérer au même titre que les autres? Je n'en sais rien.»
Depuis son arrivée à Québec, il y a quatre mois, Fatima a multiplié les démarches pour décrocher un gagne-pain. «Je n'ai été convié qu'à une seule entrevue jusqu'à maintenant.»­­
Elle ne perd cependant pas espoir, puisqu'elle sait pertinemment que le milieu de travail dans lequel elle veut évoluer est très pointu et qu'elle ne possède pas encore une première expérience de travail.
«Le port du voile, c'est une identité pour moi. Je l'ai porté presque toute ma vie. Par choix. Je suis presque ouverte à l'enlever si je suis obligée de le faire, notamment pour un emploi. C'est certain, par contre, que je préférerais le garder. C'est mon choix.»
Fatima a découvert la capitale à l'occasion d'un stage de fin d'études. Ç'a été le coup de foudre. «Ce que j'aime de Québec? La sécurité. La ville est belle. C'est tranquille.»
Et comment réagissent les Québécois à son voile?
«Il y a parfois des regards, mais dans l'ensemble, je n'éprouve aucun problème. Tout le monde me respecte et je respecte tout le monde.»
C'est habillé «comme un oignon» pour affronter un blizzard qu'Abdellah Tazani s'est pointé, vendredi matin, à la Foire de l'emploi. Le gros manteau. Les grosses bottes. Une visite au vestiaire s'imposait avant d'aller essayer de charmer les employeurs.
Ces derniers se plaignent souvent que la main-d'oeuvre qualifiée et surtout expérimentée se fait rarissime à Québec. Les jeunes diplômés, ils sont nombreux, mais les seniors, comme on dit dans le milieu des affaires, ne courent pas les rues.
Voilà qu'entre en scène Abdellah Tazani.
L'homme a 50 ans. Il possède deux maîtrises liées au domaine de l'informatique. Il compte près de 20 ans d'expérience dans le secteur des technologies de l'information. En France, il évoluait pour une firme de consultants. L'un de ses plus importants clients était France Télécom.
Le défi d'un cinquantenaire
«Avoir 50 ans et se chercher un travail, c'est un beau défi», confie-t-il au Soleil. «Ça peut être un handicap. Ça peut aussi être un avantage. Ça dépend de la culture de chaque entreprise. Moi, je peux dire que je possède beaucoup d'expérience. J'ai un bagage impressionnant de connaissances techniques.»
M. Tazani est arrivé à Québec le 24 février dernier. Il est revenu rejoindre sa conjointe qui complète un doctorat en mathématiques et en statistiques à l'Institut national de recherche scientifique. À Rennes, en Bretagne, il s'ennuyait d'elle et de ses trois enfants de 12, 10 et 8 ans. «J'ai fait des allers-retours à quelques reprises au cours des 18 derniers mois et nous avons récemment pris la décision que nous allions tous nous retrouver pour de bon à Québec.» La famille Tazani a récemment entrepris des démarches pour l'obtention de la résidence permanente.
À la Foire de l'emploi, M. Tazani a rencontré quelques employeurs. «Leur accueil est vraiment chaleureux. J'aime bien les entendre me souhaiter la bienvenue. C'est un geste d'acceptation de leur part.»
Avant même de fouler le plancher du Centre des foires, ce Marocain d'origine - qui a vécu 30 ans en France - avait une offre d'emploi en poche à la suite de démarches entamées il y a quelques mois. Une firme de consultants de Québec l'a repéré. «L'offre d'emploi est conditionnelle à la décision du client de la firme d'accepter que je travaille pour eux. Je peux donc dire que ça s'annonce bien», affirme-t-il avant de retourner au vestiaire et se préparer à affronter un hiver qui s'éternise.
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<p>«Un employé compétent, ça demeure un employé compétent», fait remarquer Maggie Filion, conseillère en ressources humaines chez Julien, un fabricant, entre autres, de cuisines commerciales. </p>
Embaucher une femme voilée? Certainement
Embaucher une femme voilée? Certainement, M. le journaliste. C'est quoi le problème?
«Nous n'éprouvons aucun problème avec ça. C'est la même chose pour nos clients», affirme Mathieu Gravel, associé chez TechoConseil, une firme de consultants de Québec spécialisée en gestion et en exploitation des infrastructures technologiques. Ses clients, la société qui compte 350 employés les recrute tant dans le secteur privé que dans l'administration publique.
«À vrai dire, nous ne nous sommes jamais penchés sur la question du port du voile», fait remarquer Maggie Filion, conseillère en ressources humaines chez Julien, un fabricant, entre autres, de cuisines commerciales. «Un employé compétent, ça demeure un employé compétent. Tant et aussi longtemps qu'un travailleur démontre qu'il a les compétences pour occuper un emploi au sein de notre organisation, sa provenance nous importe peu. Nous l'accueillons à bras ouverts», ajoute-t-elle.
À un stand, vendredi à la Foire de l'emploi, un employeur - qui n'a voulu être identifié - se demandait où voulait en venir le gouvernement du Québec avec le projet de loi sur la charte des valeurs et le débat incendiaire sur le port des signes religieux ostentatoires dont le voile musulman. «Le gouvernement s'entête à vouloir régler un problème qui n'existe pas. Le Québec n'est pas en proie à une montée de l'intégrisme religieux», a-t-il plaidé.
Pour les entreprises, le recrutement des travailleurs immigrants est devenu une sorte de bouée de sauvetage en ces temps de quasi-pénurie de main-d'oeuvre dans les régions de la Capitale-Nationale et de la Chaudière-Appalaches. Le taux de chômage affiche 4,1 % - le plus bas au Canada -, et 102 900 emplois seront à pourvoir d'ici cinq ans dans ces deux régions.
«Certains postes, notamment au sein des fonctions administratives, sont difficiles à combler. Les candidats ne se bousculent pas», témoigne Maggie Filion, qui a une trentaine de postes à offrir à l'occasion du supermarché de l'emploi qui poursuit samedi, au Centre de foires, entre 9h à 17h. «Il s'agit de postes qui visent à combler des besoins nouveaux créés en raison de la croissance de l'entreprise et pour suppléer aux départs à la retraite ou autres. Vous savez, il arrive que l'on se fasse voler des employés par d'autres entreprises!»
«Ce n'est pas seulement parce que nous ne trouvons pas la main-d'oeuvre ici à Québec que nous recrutons des immigrants», indique Mathieu Gravel. «Nous les embauchons parce qu'ils sont d'abord et avant tout d'excellents candidats.»
Il signale que le recrutement de personnes immigrantes est à la hausse chez TechnoConseil. «Ce sont surtout des immigrants que nous avons embauchés au cours de la dernière année. Nous recevons de plus en plus de CV de leur part. Il faut dire que le marché de l'emploi à Montréal tourne au ralenti. Les chercheurs d'emploi mettent donc le cap sur Québec. Ils savent qu'il y a beaucoup de bons emplois de qualité qui ne trouvent pas preneurs.»
En ce qui a trait à l'intégration des travailleurs immigrants, «ça va bien», résume M. Gravel. On ne fait pas de distinction entre l'accueil d'un nouvel employé qu'il soit de souche québécoise ou non. «Les employés s'intègrent tout simplement à nos valeurs et à notre façon de travailler.»
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Chômage légèrement plus élevé chez les immigrants
Dans la région métropolitaine de recensement de Québec, le taux de chômage des immigrants est supérieur à celui de la population née au Canada. En août 2013, le taux de chômage régional affichait 4,8  %. Il était de 4,6 % pour la population née au Canada et de 7,3 % pour les immigrants. Selon la direction régionale de la Capitale nationale d'Emploi-Québec, les immigrants représentaient, en 2013, 5,3 % de la population de 15 ans et plus de la RMR de Québec et la même proportion de l'emploi régionale. Le taux d'activité des immigrants était supérieur à celui de la population de la région qui est née au Canada (68,7 % c. 68,3 %) et le taux d'emploi était identique. «Les immigrants participent davantage au marché du travail que la population de la région et connaissent davantage d'épisodes de chômage. Toutefois, plus l'immigration date, plus les indicateurs de cette main-d'oeuvre deviennent semblables à ceux du reste de la population», fait remarquer Emploi-Québec.