Quand le tai-chi et les massages ne suffisent plus!

Déjouer  l'absentéisme au travail

Employeurs, méfiez-vous des consultants qui prétendent détenir la recette miracle pour réduire les coûts liés à l'absentéisme de votre personnel et pour assurer le maintien d'un bon état de santé mentale de vos troupes.
<p>Emmanuelle Gaudette, directrice du service de prévention, de la santé et du mieux-être à la compagnie d'assurances Standard Life Canada</p>
«L'expert qui vous propose d'organiser une séance de tai-chi pour tout le monde tous les lundis matin ou encore d'offrir un massage sur chaise à volonté
 et que, d'un seul coup, le tour est joué, ne l'écoutez pas!» avise Pierre Durand, professeur à l'École des relations industrielles de l'Université de Montréal.
«Avant tout, il faut bien comprendre les besoins de l'organisation», signale Emmanuelle Gaudette, directrice du service de prévention, de la santé et du mieux-être à la compagnie d'assurances Standard Life Canada.
«Il faut décortiquer ses coûts d'assurance. Pourquoi la facture de médicaments est si élevée? Il faut sonder nos employés pour identifier les facteurs de risque. Sont-ils stressés? Sont-ils sédentaires? Tout ça est important, car il faut être en mesure d'offrir les bons services selon les besoins de l'entreprise qui, par ailleurs, peuvent être différents d'un département à un autre.»
Importante étude
Avec un groupe de chercheurs de l'Université de Montréal, de l'Université Concordia et de l'Université Laval, Pierre Durand codirige la plus importante étude jamais réalisée au Canada portant sur les facteurs, tant personnels que professionnels, qui peuvent mener à la détresse psychologique, à l'épuisement professionnel et à la dépression ainsi que sur les moyens que peuvent prendre les employeurs pour les aider à lutter contre les troubles de santé mentale, à les détecter et à les prévenir.
L'étude permet, entre autres, de déterminer certains déclencheurs des principaux troubles de santé mentale et de circonscrire avec plus de précision l'apport des facteurs individuels et organisationnels.
À cet effet, même si certains facteurs trouvent leur source à l'extérieur du milieu de travail, il n'en demeure pas moins, selon le groupe de chercheurs, qu'une organisation peut avoir une influence positive sur le bilan de santé psychologique de ses employés en déployant des mesures préventives comme un programme de santé et mieux-être.
Épuisement, détresse et dépression
Depuis trois ans, les universitaires ont examiné une trentaine de facteurs qui sont identifiés comme des éléments déclencheurs ou inhibiteurs du développement de problèmes de santé mentale comme l'horaire et la charge de travail, les politiques de gestion, le type de supervision, la vie de couple et familiale, la consommation d'alcool, l'estime de soi, etc.
Financée en partie par le Fonds de recherche du Québec et les Instituts de recherche en santé du Canada- et soutenue par Standard Life qui a facilité le recrutement des 63 entreprises participantes-, l'étude a pris le pouls de 2162 travailleurs québécois à partir d'un formulaire de 300 questions qui permettaient de déterminer et de comparer certains facteurs propres à l'apparition de détresse psychologique, d'épuisement professionnel ou de dépression.
Les facteurs
L'étude démontre que les troubles de santé mentale, même ceux que l'on associe au milieu de travail, tels que la dépression, n'ont pas leur source uniquement en entreprise. Même si la détresse psychologique, la dépression et l'épuisement professionnel sont en partie liés au milieu de travail et que c'est souvent là que leurs effets sont les plus visibles (absentéisme, présentéisme), plusieurs facteurs entrent également en ligne de compte.
Les tensions maritales ou parentales, les problèmes de santé chroniques et la consommation d'alcool sont autant de facteurs individuels qui favorisent l'apparition de troubles de santé mentale. À l'opposé, la vie de couple, l'estime de soi et la pratique d'activités physiques protègent les individus contre le spectre d'un problème de santé mentale.
En milieu de travail, la supervision abusive ou l'insécurité d'emploi sont la cause de beaucoup de maux, alors que la bonne utilisation des compétences du personnel est un facteur qui les éloigne.
Conciliation travail-famille
«L'un des éléments les plus significatifs, tant pour l'épuisement professionnel que pour la détresse psychologique et la dépression, réside dans la conciliation travail-famille», fait-on remarquer.
Les chercheurs ont en effet étudié séparément des facteurs liés à l'empiétement de la vie familiale sur l'horaire de travail d'une part, et l'impact des débordements de la vie professionnelle sur la vie familiale et personnelle d'autre part. «Si un travailleur dont la vie familiale empiète sur l'emploi a tendance à être mieux protégé de l'épuisement professionnel, il en est tout autre pour la situation inverse. Les conflits causés par le débordement de la vie professionnelle sur la vie personnelle se sont avérés des facteurs déterminants communs aux trois problèmes de santé mentale étudiés.»
Après avoir identifié les facteurs individuels et organisationnels qui influencent l'apparition des problèmes de santé mentale en milieu de travail, les chercheurs ont choisi les entreprises pour lesquelles les problèmes étaient les plus sévères et ont développé des plans d'intervention adaptés à chacune d'entre elles.
«Nous observons maintenant l'application des plans d'intervention», mentionne Pierre Durand.
6,3 milliards $ en perte de productivité
Dans un rapport publié en 2011, la Commission de la santé mentale du Canada évaluait que 21,4 % de la population active était aux prises avec un trouble de santé mentale ou une maladie mentale.
Selon des experts, les adultes en début de carrière ou au plus fort de leur carrière seraient les plus durement frappés par cette réalité de plus en plus préoccupante dans le monde du travail d'aujourd'hui.
La Commission estimait que cela représentait un coût annuel d'environ 6,3 milliards $ en perte de productivité pour les entreprises, en raison de l'absentéisme, du présentéisme et des coûts liés au renouvellement du personnel.
Pour en savoir davantage sur le travail de l'équipe de recherche sur le travail et la santé mentale: goo.gl/lIUsYK
<p>Pierre Durand, professeur à l'École des relations industrielles de l'Université de Montréal</p>
Salive et cortisol
Dans leur enquête, les chercheurs ne se sont pas contentés de demander aux 2162 travailleurs interrogés s'ils souffraient d'épuisement professionnel, de détresse psychologique ou de dépression. Ils ont aussi fait appel à la science. En effet, ils ont mesuré le taux de cortisol de 401 volontaires. Cette hormone, détectable dans la salive, est un indicateur reconnu pour déterminer le niveau de stress chez un individu. Ainsi, pour chacun des 401 travailleurs sélectionnés par l'ensemble des personnes interrogées, 15 échantillons de salive ont été analysés. Dix à l'occasion de deux journées normales de travail au cours d'une même semaine. Et cinq lors d'une journée de repos au cours de la même semaine. Il fallait vérifier si le niveau de stress d'un travailleur était aussi élevé au repos bien tranquille à la maison que dans le tourbillon du bureau. «Plus de 6000 échantillons de salive analysés : c'est la première fois au monde qu'un tel exercice est réalisé», note Pierre Durand, l'un des codirecteurs de l'étude.
Les indicateurs biologiques ont permis de valider les résultats obtenus à la suite de l'utilisation du questionnaire. «Ceux qui avaient obtenu les pointages les plus élevés en matière de stress affichaient également des courbes de concentration plus élevées de cortisol que les travailleurs qui avaient signalé avoir peu de problèmes de stress ou pas de problème du tout.» 
Trois définitions
Détresse psychologique 
Situation sous-jacente à l'apparition de problèmes de santé mentale plus graves. Accompagnée d'anxiété, d'irritabilité et de certains problèmes cognitifs temporaires.
Épuisement professionnel
Apparaît lentement et de façon insidieuse. Fatigue émotionnelle, dépersonnalisation ou cynisme et perte d'efficacité au travail.
Dépression
C'est une maladie. Accompagnée d'une perte majeure d'intérêt ou de plaisir, de périodes de grande tristesse et d'un sentiment de désespoir.