« Il faut se dire qu’il y a peut-être d’autres façon de vivre sa vie sans que ça passe par le monétaire. Il faut réaliser qu’on peut être plus heureux et plus épanouis avec moins », croit l’économiste François Delorme.

Décroissance: moins, c’est un plus ?

En économie, il n’existe qu’un problème irréversible, évalue l’économiste et chercheur François Delorme. Celui de la crise environnementale.

« Le statu quo n’est pas tenable. On ne peut pas continuer », observe-t-il rationnellement. La solution, à son avis? Ouvrir le dialogue sur la décroissance, et vite.

C’est pourquoi l’expert membre du GIEC et enseignant à l’Université de Sherbrooke a accepté de prendre part au documentaire mené par la journaliste Catherine Dubé nommé Prêts pour la décroissance? Réalisé par Simon Lamontagne et produit par L’actualité et les Productions Bazzo Bazzo en collaboration avec Télé-Québec, le documentaire pourrait amorcer de longues conversations dans les foyers lors de sa diffusion, mercredi. Mais quels changements implique cette alternative?

François Delorme le dit d’emblée en entrevue avec La Tribune : impossible de lui « coller l’étiquette de l’économiste de gauche dogmatique », explique celui qui a notamment œuvré au sein d’Industrie Canada et du ministère fédéral des Finances. Mais, comme expert, il a dû se rendre à l’évidence : « Tout ce qu’on essaie de faire dans le cadre du système actuel, ça ne marche pas, et on doit s’en rendre compte. » Le calcul du progrès et du succès selon le PIB n’aurait ainsi plus sa place dans une société qui tente de remédier au réchauffement climatique ainsi qu’à la perte de biodiversité.

« Il va falloir se montrer plus créatifs. On arrive au moment où on ne peut plus respirer et on ne pourra plus vivre sur cette terre. Il faut se dire qu’il y a peut-être d’autres façons de vivre sa vie sans que ça passe par le monétaire. Il faut réaliser qu’on peut être plus heureux et plus épanouis avec moins, et il faut en parler. »

Alix Ruhlmann, détentrice d’une maîtrise en gestion de l’environnement de l’Udes et intervenante dans le documentaire, propose notamment différentes pistes individuelles. Dans son essai La Décroissance : une alternative pour le Québec?, elle avance qu’une diminution de la consommation personnelle et une réduction du temps de travail, desquels résulterait une production amoindrie, permettraient notamment de créer un équilibre économique plus sain pour tous.

M. Delorme cite d’ailleurs en exemple une étude réalisée en 2010 par les économistes Daniel Kahneman et Angus Deaton, qui ont déterminé qu’au-delà d’un seuil de 75 000 US $ (environ 100 000 $ CAN) par année, l’indice de bien-être émotionnel d’un individu cesse de croître.

François Delorme

Réglementation

Si les citoyens doivent se convaincre de délaisser la « glorification du Dieu-Dollar », comme l’a écrit Mme Ruhlmann, les décideurs devront également se montrer à la hauteur de la tâche, plaide M. Delorme.

« Les signaux doivent venir des gens qui sont supposés nous amener vers le bien commun, mais le système politique est beaucoup trop axé sur le court terme. Quand on parle de problèmes environnementaux, ça prend un peu plus de continuité et de cohérence. On n’est pas équipés en termes de système démocratique et de gouvernance pour s’attaquer aux problèmes à long terme. »

Un mot clé demeure dans son discours : « coercition ». « Ce mot-là fait peur, je le comprends, mais on a déjà plusieurs formes de coercition au sein de notre société, précise-t-il. Je ne peux pas rouler à 140 km/h sur l’autoroute 10, même si j’en ai envie. Si autant d’experts se rendent à la même évidence que moi, qu’on n’a jamais fait face à un problème aussi grave et à un défi aussi important, ça demande peut-être des mesures aussi importantes. On ne va pas t’empêcher de prendre l’avion, mais on pourrait limiter ton nombre de voyages annuel, par exemple. »

Il estime notamment que des traités contraignants, comportant de véritables pénalités, devraient être signés entre les différents pays. « Ça aussi, c’est une forme de coercition. N’importe qui qui imposerait une très grosse taxe sur le carbone isolément se tirerait dans le pied d’un point de vue économique. »

Coopération

Finalement, la décroissance ne pourra être atteinte que si les citoyens revoient leurs liens sociaux, insiste l’économiste. « Ça va passer par retrouver une façon de consolider la coopération, dit-il. C’est possible que ça me fasse du bien de conduire un ski-doo ou de fumer, mais ce n’est pas bon pour la planète ni pour les autres. On est toujours un peu motivés par nos intérêts individuels. C’est ça qu’il faut déconstruire. Il faudra prôner l’économie circulaire, et favoriser une transition par plus de collectifs. Ça passe par les liens, pas plus d’engagements envers la société. C’est à nos autorités publiques de faire ça en premier lieu et d’arrêter que ce mouvement-là reste marginal. »

Le défi est grand, mais « j’y crois, sinon, je ne ferais pas tout ça, confirme M. Delorme, qui prône personnellement une croissance dite limitée et respectant les limites de la planète. Est-ce que je pense qu’on va avoir une société qui va être décroissante? Non. Est-ce que c’est ce qu’on aura besoin? Oui. On dit toujours qu’il faut demander la lune pour obtenir quelque chose dans le milieu. »

Dans son essai, Alix Ruhlmann parle même de « tout un projet sociopolitique qui pourrait émerger au Québec ». Celui-ci permettrait non seulement de préserver l’environnement, mais aussi de favoriser un mieux-être psychologique et physique, selon elle. À travers un plus grand engagement citoyen et la mise en lumière de valeurs d’entraide, d’altruisme et de partage, le Québec en serait un plus équitable et plus près de ses objectifs sociétaux. « La situation québécoise s’éloigne souvent de ce que pourrait souhaiter le Québec », écrit-elle d’ailleurs.