Le chantier naval Davie

Davie obtiendrait un contrat d’Ottawa pour convertir quatre navires

OTTAWA — Le gouvernement fédéral serait tout près d’un accord avec le chantier naval québécois Davie pour la conversion de quatre navires en brise-glace, afin de soutenir la flotte vieillissante de la Garde côtière canadienne.

Après des mois d’intenses négociations à huis clos, il ne resterait que quelques ficelles à attacher, ont indiqué à La Presse canadienne des sources proches du dossier.

Cette entente représenterait une petite victoire pour le chantier naval de Lévis et le gouvernement du Québec, qui ont tous deux réclamé à Ottawa plus de contrats fédéraux pour Davie, qui a dû mettre à pied 800 travailleurs l’année dernière, faute de commandes. Mais cette entente serait aussi loin de ce qu’espérait le chantier naval québécois.

L’entreprise souhaitait en fait convertir trois brise-glace moyens et un brise-glace lourd, pour ensuite les louer à la Garde côtière, dont la flotte arrive à la fin de sa vie utile. Or, Davie convertira effectivement les trois brise-glace moyens, selon ces sources, mais la Garde côtière deviendra propriétaire de ces navires, au lieu de les louer.

Pour ce qui concerne le brise-glace lourd, les deux parties ne s’entendraient toujours pas sur le projet proposé par Davie. Les responsables de la Garde côtière affirment que cette proposition ne répond pas à leurs besoins.

La stratégie fédérale de construction navale prévoyait déjà la construction d’un brise-glace lourd, le John G. Diefenbaker, ce qui pourrait expliquer l’hésitation des responsables face à la proposition de Davie, a estimé Rob Huebert, professeur à l’Université de Calgary, qui a beaucoup travaillé avec la Garde côtière.

«Beaucoup d’efforts ont été consacrés à la conception du Diefenbaker», a expliqué M. Huebert. «Si j’étais à la Garde côtière, je craindrais qu’en acceptant la proposition de Davie, je n’obtienne pas le Diefenbaker

Davie avait d’abord proposé à la Garde côtière, en avril 2016, de lui louer des brise-glace, après avoir acquis les droits sur quatre navires destinés à l’industrie pétrolière et gazière extracôtière de l’Alaska, avant que les cours du pétrole ne plongent sur les marchés.

Une vieille flotte

Les brise-glace de la Garde côtière ont en moyenne plus de 35 ans, et ils ont perdu des centaines de «jours d’exploitation» ces dernières années en raison d’ennuis mécaniques. À la fin d’avril, le Terry-Fox s’est échoué près de Bide Arm, à Terre-Neuve-et-Labrador. Le navire a pu regagner Saint-Jean par ses propres moyens, mais il fait toujours l’objet de réparations. Entre-temps, le Louis S. St-Laurent, âgé de 49 ans, demeure le seul brise-glace lourd de la Garde côtière en service.

Les responsables de la Garde côtière demandent depuis des années des brise-glace supplémentaires pour compléter la flotte. Ils ont même suggéré des solutions novatrices, comme louer des navires ou recourir à des entreprises privées, afin de pouvoir accomplir des tâches qui ne cessent d’augmenter.

Les négociations entre Ottawa et Davie ont néanmoins été bien ancrées dans la politique. Le premier ministre Justin Trudeau en a surpris plusieurs — y compris la Garde côtière canadienne et même Davie — lorsqu’il a annoncé l’ouverture de pourparlers lors d’une visite à Québec en janvier.

Cette annonce surprise faisait suite aux exigences de la Garde côtière, mais aussi à l’intense campagne menée par Davie, le gouvernement du Québec et les partis d’opposition à Ottawa. On avait même vu le premier ministre Philippe Couillard descendre dans les rues de Lévis, en décembre.

Cette négociation a aussi coïncidé avec l’enquête de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) sur le vice-amiral Mark Norman. Le commandant de la Marine aurait, selon la poursuite, divulgué des informations secrètes du cabinet à Davie pour empêcher les libéraux d’annuler le contrat de 700 millions $ conclu par le gouvernement conservateur en vue de fournir un navire de soutien intérimaire.

M. Norman a été suspendu de ses fonctions de commandant en second de l’armée, l’année dernière, et accusé d’abus de confiance en mars dernier. Il clame son innocence et promet de se défendre devant le tribunal. Pendant ce temps, l’essentiel du travail sur le navire de soutien intérimaire Asterix a été terminé à la fin de l’année dernière, et Davie a alors licencié 800 travailleurs.

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UNE MANIF PRÉVUE MERCREDI À LÉVIS EN FAVEUR DE DAVIE

Une manifestation aura lieu à Lévis, mercredi après-midi, en faveur du chantier naval québécois Davie, qui souhaite rappeler au gouvernement fédéral qu’il peut jouer un rôle important dans la modernisation de la flotte vieillissante des navires canadiens.

Plusieurs centaines de manifestants sont attendus, dont les travailleurs du chantier, ses dirigeants, ainsi que des membres du syndicat.

Des élus de tous les ordres de gouvernement devraient aussi être présents, selon les organisateurs.

En entrevue téléphonique, mardi soir, le vice-président, affaires publiques du chantier Frédérik Boisvert a expliqué que ce rassemblement avait pour objectif de démontrer à Ottawa que «Davie est prêt» à se mettre au travail pour revitaliser la flotte canadienne.

Le chantier avait été écarté en 2011 de la Stratégie de construction navale du gouvernement conservateur de Stephen Harper parce que l’entreprise était en difficulté financière lors de la publication des appels d’offres. Les contrats pour la construction de petits et de grands navires pour la marine canadienne avaient donc été attribués aux chantiers concurrents Seaspan et Irving, situés respectivement à Vancouver et à Halifax.

M. Boisvert a fait valoir que le chantier québécois avait fait ses preuves par le passé en livrant le navire ravitailleur Astérix en seulement 24 mois - un contrat qui était hors du cadre de la stratégie fédérale.

«Le chantier Davie représente 50 % de la capacité de production au pays. À ce titre-là, Davie doit faire partie de l’équation», a-t-il plaidé.

Dans les derniers mois, l’incertitude planait, et le premier ministre Philippe Couillard avait fait pression sur son homologue canadien Justin Trudeau pour qu’il prenne un engagement favorable au chantier de Lévis.

Frédérik Boisvert a laissé entendre que les relations avec le gouvernement fédéral s’étaient améliorées depuis la visite de M. Trudeau à Lévis en janvier dernier.

«Quand M. Trudeau est venu à Québec, on a bien senti l’estime, la reconnaissance de l’expertise, de la main-d’œuvre du chantier», a-t-il confié.

«On est très, très fiers de la relation qu’on a développée avec le gouvernement fédéral», a-t-il ajouté.