Daniel Gauthier dans les bureaux du Groupe Le Massif, sur le boulevard Laurier. Pour lui, les affaires, c'est comme le show-business: «Il y a une prestation à donner et elle doit être excellente si tu veux avoir les applaudissements à la fin.»

Daniel Gauthier: l'homme de la montagne

Quand il est descendu sur le pouce à Baie-Saint-Paul, à 17 ans, Daniel Gauthier était loin de se douter que son destin allait se fondre à celui de Charlevoix. Le cofondateur du Cirque du Soleil et propriétaire de la station Le Massif, à Petite-Rivière-Saint-François, voit grand pour sa terre d'adoption qu'il compte ouvrir sur le monde.
Il y a un moment que Daniel Gauthier a compris que la concurrence ne connaît pas de frontières. D'où l'importance de voir grand, de voir loin. Après l'aventure du Cirque du Soleil, l'homme d'affaires consacre maintenant toute son énergie à promouvoir Vision 2020 du Massif de Charlevoix, «le projet immobilier le plus excitant de la prochaine décennie».
Dans les bureaux du Groupe Le Massif, sur le boulevard Laurier, Daniel Gauthier parle avec enthousiasme de ce concept récréotouristique de 300 millions $ décliné en trois volets : la montagne du Massif et sa station quatre saisons haut de gamme, l'Hôtel La Ferme de Baie-Saint-Paul, et le train touristique Québec-La Malbaie.
Derrière lui, une immense affiche topographique de son joyau, le Massif. C'est autour de ce site magnifique, offrant une vue imprenable sur le Saint-Laurent, l'île aux Coudres et Baie-Saint-Paul, que gravite sa seconde carrière. Mais l'homme de 56 ans sait que la partie ne sera pas facile.
«La compétition est forte en tabarnouche sur la planète», constate-t-il, en pensant à toutes ces destinations exotiques qui cherchent à profiter de la manne. L'Organisation mondiale du tourisme évalue à 1,8 milliard le nombre de personnes qui voyageront en 2030. L'Amérique du Nord et l'Europe ne sont plus seules sur l'échiquier. Le Moyen-Orient, l'Asie et l'Afrique montrent les crocs.
Posséder des installations de classe internationale est une chose, être capable d'en faire la promotion sur la planète en est une autre, cruciale. Les coupes budgétaires des gouvernements inquiètent Daniel Gauthier. Il déplore que le gouvernement québécois dispose de moins en moins d'argent pour vanter à l'étranger des attraits touristiques comme Le Massif.
«Les pays qui ont su se démarquer sont ceux qui ont investi beaucoup [sur le plan touristique]», affirme-t-il, à la veille d'une tournée de séduction, à Montréal et à Toronto, pour vendre le projet Vision 2020. Quelques jours auparavant, il était à New York, où il a rencontré les représentants de plusieurs magazines spécialisés en tourisme et en gastronomie.
Comme le show-business 
Daniel Gauthier nourrit un amour viscéral pour la région de Charlevoix. Il ne se lasse pas d'en contempler les beautés au fil des saisons. Le coup de foudre remonte à l'été de ses 17 ans. Parti sur le pouce de Saint-Basile-le-Grand, après la fin de ses études secondaires, il atterrit à l'auberge de jeunesse de Baie-Saint-Paul. Le hasard, une rencontre avec Guy Laliberté et Gilles Ste-Croix, une idée, de la passion et beaucoup de folie, autant d'éléments qui conduiront à la naissance des Échassiers de Baie-Saint-Paul, l'ancêtre du Cirque du Soleil.
Vice-président aux finances de la célèbre troupe de 1984 à 1990, puis président jusqu'en 2001, Daniel Gauthier avoue en avoir retiré une expérience personnelle et professionnelle inestimable. «Nous avions quelque chose d'unique, qui a demandé beaucoup d'énergie et de créativité. Ce n'était pas le marché qui était problématique. Il y avait un appétit sur la planète pour ce genre de produit. C'était plutôt la capacité de produire et de créer qui était le bottom neck, le goulot d'étranglement.»
Du même souffle, il brosse un parallèle entre le Cirque et la nouvelle vocation qu'il veut donner au Massif. «La création d'idées, c'est comme le show-business : il y a une prestation à donner et elle doit être excellente si tu veux obtenir les applaudissements à la fin.»
Après 17 ans, le «goût de faire autre chose» s'est imposé, le poussant à quitter le Cirque. Le goût d'une certaine stabilité aussi. «J'avais de jeunes enfants. Je voyageais beaucoup. Je n'étais presque jamais à la maison.»
Il est demeuré «proche de la gang» de l'époque. Guy Laliberté compte parmi les actionnaires du Massif. Il se fait aussi un plaisir d'assister à tous les spectacles du Cirque. En
15 ans, il n'en a raté qu'un seul, celui présenté au Japon, abandonné après le passage du tsunami.
Montagne fétiche 
Sans en être conscient, c'est son père, croit-il, qui lui a ouvert ses premières fenêtres sur le monde. À titre d'inspecteur des aliments à la Ville de Montréal, pendant
33 ans, celui-ci lui a fait découvrir la cuisine des communautés juive, italienne et portugaise.
Le diplômé en arts plastiques du Cégep de La Pocatière - «où je me suis rendu compte que j'aimais beaucoup la campagne» - a fait ses premiers pas sur les planches à la station de Saint-Bruno, sur la Rive-Sud de Montréal, poussé par ce même paternel qui empruntait dans sa jeunesse «le p'tit train du Nord» pour aller dévaler les pentes.
Fort de ses expériences dans plusieurs stations de la planète (lire l'autre texte), Daniel Gauthier comprend plus que jamais que c'est au Massif que son coeur est ancré, et bien ancré. Sa «montagne fétiche» de 806 mètres, avec son panorama féerique, son dénivelé impressionnant, ses 240 centimètres de neige par année, se compare avantageusement, croit-il, avec ce qu'il a vu ailleurs. D'où sa volonté d'en faire profiter le plus grand nombre depuis qu'il en a fait l'acquisition en 2002.
Pied sur le frein 
Or, comme beaucoup d'hommes d'affaires vivant à 200 kilomètres à l'heure, il a dû mettre les freins à plusieurs reprises devant la bureaucratie. Les négociations avec la municipalité de Petite-Rivière-Saint-François et le gouvernement du Québec, pour le raccordement du pied de la montagne au réseau d'aqueduc et d'égouts, ont traîné en longueur. «Je ne sais pas comment on aurait pu faire, mais il aurait fallu que ça aille plus vite. On a pris quatre ou cinq ans de retard.»
Son rêve d'un Massif à statut international, capable d'attirer un demi-million de visiteurs annuellement, Daniel Gauthier le fait en pensant à tous ces bénévoles qui, d'une corvée à une autre, sans grands moyens à leur disposition, ont trimé dur afin d'entretenir et de développer la montagne au nom de la fierté régionale.
«C'est comme s'ils avaient mis le bébé au monde. Moi, je l'ai pris à l'adolescence et j'essaie de l'amener à l'âge adulte...»
<p>Vice-président aux finances du Cirque du Soleil de 1984 à 1990, puis président jusqu'en 2001, Daniel Gauthier avoue en avoir retiré une expérience personnelle et professionnelle inestimable. </p>
Le Club Med, la carte maîtresse
L'implantation d'un Club Med demeure la carte maîtresse de Daniel Gauthier dans sa volonté de faire du Massif une destination internationale. Alors que les négociations amorcent une phase cruciale, l'homme d'affaires vise le commencement des travaux pour le début de l'an prochain, en vue d'une ouverture en 2017.
«Dès qu'on a le Club Med, on s'ouvre à une clientèle internationale. C'est une très grosse machine de vente et de marketing. Du jour au lendemain, Petite-Rivière-Saint-François devient connu par des millions de touristes.»
Demande grandissante
Même si le poids lourd du tourisme de masse convoite de plus en plus les marchés émergents, Daniel Gauthier croit que Le Massif s'inscrit parfaitement dans son optique de développement, à l'heure où la demande grandit partout en Amérique du Nord. «Le taux d'occupation est élevé. On a besoin de chambres supplémentaires.»
Le Club Med version Le Massif comptera quelque 300 chambres et devrait entraîner la création de quelque 400 emplois à temps plein.
Longtemps populaires auprès des célibataires en quête d'aventures, Club Med a emprunté un virage familial il y a une dizaine d'années, «le haut de gamme tout compris», avec les enfants pris en charge par des employés, alors que les parents relaxent en toute quiétude, sur les pentes ou à la plage.
Depuis les années 60, Club Med a installé une vingtaine d'établissements dans des destinations hivernales. Daniel Gauthier est allé en visiter quelques-uns pour rapporter des idées. Parmi ses coups de coeur, Valmorel, en Savoie, avec sa vue imprenable sur le mont Blanc, et le Pragelato Vialattea, en Italie.
Le ski, une passion
Enfant, il était hors de question pour Daniel Gauthier de rater l'école pour des peccadilles. «Mala-de pas malade, à moins de faire
104 degrés de fièvre, il fallait y aller, il n'y avait pas d'excuses», se souvient-il. Sauf les lendemains de tempête, alors que son père le réveillait, lui et son frère, pour aller... skier au mont Saint-Bruno.
«Quand tu peux rater l'école pour aller en ski, c'est une bonne raison d'aimer ça...» lance-t-il avec ironie, au sujet de cette passion qui ne l'a jamais quitté et qu'il a transmise à ses deux filles de 14 et 17 ans.
Pour le travail et aussi le plaisir - «C'est le beau côté de la job : je dois aller voir ce qui se fait ailleurs...» -, Daniel Gauthier a dévalé les plus belles pistes de la planète. Zermatt, Chamonix, Davos et Saint-Moritz comptent parmi ses endroits de prédilection en Europe. Sapporo Kokusai au Japon et ses 15 mètres de poudreuse par hiver lui donnent des frissons. Sans oublier la station Jackson
Hole, dans le Wyoming, et son slogan No Easy Way Out (traduction libre : «Il n'y a pas de pistes faciles»).