Plusieurs entreprises canadiennes ont pris des engagements financiers au cours des derniers jours, limitant temporairement les salaires des cadres, un effort qui vise en partie à montrer aux employés que les sacrifices ne se produisent pas seulement dans les rangs inférieurs.

COVID-19: des dirigeants réduisent leur salaire

TORONTO — Murray Mullen se concentrait sur le portrait d’ensemble de son entreprise lorsqu’il a approché ses cadres supérieurs et ses directeurs pour évoquer une réduction de leurs salaires en réponse à la crise de la COVID-19.

Le chef de la direction de Mullen Group a fait des projections sur l’impact possible du virus sur les activités de son entreprise albertaine de camionnage et de logistique, qui a été fondée par sa famille et est maintenant inscrite à la Bourse de Toronto. Il a expliqué à ses collègues qu’il était essentiel de commencer à faire des plans pour que l’entreprise puisse subsister jusqu’au début de l’été.

«Mon objectif principal est le suivant: comment puis-je m’assurer que l’entreprise est solide afin d’être toujours présente lorsque la demande s’améliorera?», a expliqué M. Mullen lors d’une entrevue téléphonique depuis son domicile de Victoria, en Colombie-Britannique.

«Je ne peux rien faire au sujet de ce (virus), personne ne peut rien faire à ce sujet, mais il faut que les gens retrouvent un emploi. La chose la plus réconfortante que je puisse faire est de dire: “Regardez, l’entreprise est forte. Elle sera là dans trois mois.”»

Le conseil d’administration s’est engagé à renoncer à tout salaire pendant 90 jours, tandis que les équipes principales ont «accepté des réductions de salaire d’environ 50 %», a-t-il indiqué. M. Mullen lui-même reçoit un salaire de 1 $ par an, une grande partie de sa rémunération s’appuyant en fait sur la performance de l’entreprise — ce qui ne devrait pas représenter grand-chose cette année.

Plusieurs autres entreprises canadiennes ont pris des engagements financiers similaires au cours des derniers jours, limitant temporairement les salaires des cadres, un effort qui vise en partie à montrer aux employés que les sacrifices ne se produisent pas seulement dans les rangs inférieurs. Mais cette décision peut également aider les entreprises à ralentir les fuites de trésorerie qui pourraient survenir avec les baisses de revenus.

Bien paraître aux yeux du gouvernement

Dans l’industrie pétrolière et gazière, les dirigeants de Canadian Natural Resources et d’Ensign Energy Services ont été parmi les premiers au pays à s’engager à réduire les salaires à court terme, dans le cadre de réductions plus larges des dépenses en immobilisations. D’autres entreprises devraient prendre des mesures similaires dans les prochaines semaines.

Ces mesures ont attisé le scepticisme de certains, dont Larry Savage, professeur d’études sur le travail à l’Université Brock, qui dit voir différentes motivations derrière ce qui se présente comme de la bonne volonté.

M. Savage explique que certaines entreprises pourraient réduire volontairement les salaires des cadres supérieurs dans l’espoir de bien paraître aux yeux du gouvernement fédéral, qui pourrait exiger des pratiques de rémunération réduites pour les industries qui veulent être admissibles aux plans de sauvetage pour la COVID-19.

«Alors que le gouvernement est invité à intensifier ses efforts et à jouer un rôle plus important dans l’élaboration de la meilleure façon de gérer la crise, les gens vont se tourner vers les entreprises qui ont pris des mesures proactives pour démontrer qu’elles adhèrent à l’idée que “nous sommes tous ensemble dans cette situation”», a-t-il précisé.

«Pour une entreprise perçue comme exclusivement axée sur la rentabilité, et non sur le bien commun, je pense qu’il peut y avoir des répercussions à long terme.»

Du côté de Mullen Group, le chef de la direction a décrit les circonstances uniques qui ont poussé son entreprise à entraîner des réductions de salaire pour les cadres. Même si les expéditions de denrées alimentaires et d’autres «nécessités» se déroulent assez régulièrement, d’autres secteurs de l’entreprise, tels que les services dédiés aux industries de l’énergie, des mines et des forêts, ont pris un coup.

La société prévoit que des mises à pied temporaires pourraient toucher la moitié de son effectif de 6100 personnes, car moins de clients ont besoin de services d’expédition, a précisé M. Mullen. Un fonds d’aide financière de 5 millions $ a été créé pour les employés mis à pied admissibles et les avantages sociaux de l’entreprise seront maintenus, a-t-il précisé dans un communiqué.

Différentes formules

Ailleurs, les raisons pour les réductions de salaire des cadres varient.

Cineplex, par exemple, a annoncé des changements à sa structure de rémunération des dirigeants, qui seront mis en place sur une période d’un mois. L’exploitant de salles de cinéma a mis à pied temporairement ses employés à temps partiel et fermé toutes ses salles au moins jusqu’au 2 avril. Les membres de son équipe de direction renonceront à leurs salaires pour les deux premières semaines, et subiront une réduction de salaire de 40 % pour les deux dernières semaines. D’autres dirigeants de rang inférieur toucheront à environ 55 % ou 60 % de leur salaire, selon leur rôle.

Les difficultés monétaires auxquels Cineplex est confronté sont cependant uniques, car la société approche de la date limite du 30 juin qui la verra être rachetée par la britannique Cineworld pour 2,8 milliards $. L’une des conditions de la transaction exige que Cineplex maintienne sa dette en deçà de 725 millions $, alors que l’entreprise se dirige vers une période qui, selon certains observateurs, pourrait totalement remodeler le secteur du cinéma.

D’autres entreprises se concentrent sur une réduction plus large des dépenses en immobilisations, ce qui, dans le secteur des ressources naturelles, comprend le report de grands projets.

Le géant de l’énergie Canadian Natural Resources a annoncé la semaine dernière que son président verrait une réduction de salaire de 20 %. Les autres membres de son comité de direction verront leur salaire réduit de 15 %, tandis que les vice-présidents et les membres du conseil d’administration verront une réduction moindre de 10 % à 12 %.

La société Ensign Energy Services a annoncé lundi une baisse de salaire pour ses hauts dirigeants, réduisant le salaire de son président et chef de l’exploitation de 20 %, et celui de son président, de 40 %.

Recette illimitées, qui possède des enseignes de restauration dont St-Hubert, Harvey’s et Swiss Chalet, a annoncé mardi une suspension volontaire de la rémunération de son chef de la direction jusqu’à ce que ses succursales soient «entièrement rouvertes aux affaires».

La société de services alimentaires, qui ne propose actuellement que des options de ramassage et de livraison, a précisé que la rémunération du conseil d’administration avait également été gelée, et que d’autres mesures avaient été mises en place, notamment la suspension du dividende et l’arrêt temporaire de la perception des redevances.


« Alors que le gouvernement est invité à intensifier ses efforts et à jouer un rôle plus important dans l’élaboration de la meilleure façon de gérer la crise, les gens vont se tourner vers les entreprises qui ont pris des mesures proactives pour démontrer qu’elles adhèrent à l’idée que “nous sommes tous ensemble dans cette situation” »
Larry Savage, professeur d’études sur le travail à l’Université Brock

Des hausses en fin de crise?

Mais les entreprises trouveront d’autres moyens d’indemniser leurs dirigeants, qui ne sont pas directement liés à leur salaire, a suggéré M. Savage. Ils pourraient ainsi recevoir des paiements en actions de l’entreprise, des actions privilégiées et des promesses de récompenses qui se concrétiseront à la fin de la pandémie.

«Se concentrer seulement sur le salaire obscurcit un peu le portrait», a-t-il estimé.

«L’inégalité des revenus était un énorme problème avant la pandémie et cet écart entre les super riches et le reste de la société risque de se creuser encore plus dans le sillage de la COVID-19. Le cynique en moi se dit que dès que l’économie se redressera, les dirigeants seront les premiers à demander des primes et des augmentations de salaire.»

Partha Mohanram, professeur de comptabilité à la Rotman School of Management, a noté que bien que les entreprises puissent rendre publiques les réductions de salaire des cadres à des fins de divulgation, les dirigeants s’engagent effectivement dans ce qui est «en partie un exercice de relations publiques».

«Certaines de ces entreprises ne cherchent qu’à projeter une image», a-t-il fait valoir. «Je ne dis pas que c’est mal, c’est une image absolument appropriée [...], mais pardonnez-moi si je ne suis pas tout attendri face à cet altruisme présumé.»