L’opposition de la Coalition Saint-Laurent aux forages dans le golfe Saint-Laurent tient aux risques de marée noire découlant d’un tel type d’exploration ou d’exploitation.

Corridor Resources: le côté terre-neuvien d’Old Harry abandonné

CARLETON — Le projet de forage en mer à l’emplacement Old Harry tel que défendu depuis 1996 par la firme Corridor Resources n’existe plus. L’Office Canada-Terre-Neuve-Labrador des hydrocarbures extracôtiers a retiré à la firme albertaine son permis de forage et le projet tombe avec cette décision.

Les dirigeants de l’Office ont établi que la firme, qui a disposé de trois périodes de sursis au cours des dernières années afin d’amorcer un forage, aurait dû mettre en branle ledit forage avant la mi-

janvier pour respecter les conditions du permis conféré en 2017. Or, ce forage était loin d’être amorcé.

Ce retrait de permis coïncide aussi avec une forme de désistement de la compagnie. Au terme de relevés électromagnétiques réalisés à l’automne 2017, dont les résultats avaient été dévoilés par Corridor Resources en juin 2018, il apparaissait clair que l’emplacement Old Harry ne constituait plus une priorité.

Les tests confirmaient des résultats obtenus avant 2016 selon lesquels Old Harry recèlerait du gaz plutôt que du pétrole, si l’emplacement recèle des hydrocarbures. Il aurait fallu un ou des forages pour confirmer cette hypothèse. Corridor avait conservé le projet Old Harry pour la forme, mais elle n’y consacrait plus d’argent depuis 18 mois.

«Il y a un surplus de gaz sur les marchés nord-américains et les prix sont bas. De plus, Corridor Resources n’a jamais pu trouver de partenaire pour financer un forage», précise Sylvain Archambault, porte-parole de la Coalition Saint-Laurent, qui milite depuis dix ans pour l’établissement d’un moratoire sur tout forage dans le golfe Saint-Laurent.

«Quand on regarde les données de la compagnie, elle possède un actif d’environ 130 millions $ et des liquidités d’environ 30 M$. Un puits en mer coûte 50 M$ à forer. L’Office Canada-Terre-Neuve-Labrador des hydrocarbures extracôtiers exige un actif d’un milliard de dollars pour forer. Ça prenait un partenaire, et il ne s’est jamais manifesté», dit M. Archambault.

L’emplacement Old Harry est à cheval sur la délimitation des eaux du golfe Saint-Laurent revenant à Terre-Neuve et celles revenant au Québec. Officiellement, Corridor Resources possède deux permis d’exploration du côté québécois d’Old Harry, émis en 1996 par l’État québécois.

Ces permis sont toutefois suspendus depuis 1997 parce que leur utilisation est conditionnelle à la signature d’une entente entre les gouvernements fédéral et québécois portant sur un protocole d’exploration. C’est ce qui a incité le gouvernement du Québec à suspendre les permis il y a 23 ans.

En mars 2011, Québec et Ottawa en sont arrivés à une entente de principe sur l’exploration du côté québécois d’Old Harry, suffisamment pour concocter des projets de loi «miroir» à ce sujet, c’est-à-dire des copies à peu près conformes.

«Sous Stephen Harper, le projet de loi est mort en 2015 et au Québec, sous Philippe Couillard, le projet de loi est mort au feuilleton en 2018, lors de l’élection du gouvernement de la CAQ», rappelle Sylvain Archambault.

L’opposition de la Coalition Saint-Laurent aux forages dans le golfe Saint-Laurent tient aux risques de marée noire découlant d’un tel type d’exploration ou d’exploitation. Le désastre humain, écologique et financier provoqué par l’explosion de la plate-forme Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique il y a dix ans est évoqué par les membres de la coalition. La facture de la catastrophe atteignait 61,6 milliards $ en 2016. 

Le milieu de vie, les pêcheries et le tourisme des régions limitrophes au golfe courraient de trop grands risques, disent-ils. 

Victoire inachevée

La victoire n’est pas totale pour la coalition puisque les permis de Corridor Resources au Québec pourraient toujours être ravivés, en l’absence d’un moratoire touchant la partie du golfe à l’est, au nord et au sud de l’île d’Anticosti. Le moratoire décrété par l’État québécois par le biais de la loi 18 en juin 2011 ne touche que la portion du golfe à l’ouest de l’île.

«Il faut un moratoire touchant tout le golfe. On parle toujours de moratoire parce que c’est le terme que nous employons depuis dix ans. À l’époque, c’était un terme fort, moratoire. Aujourd’hui, ce serait différent. Il faudra sans doute parler d’interdiction de forage permanente avant longtemps», précise Sylvain Archambault.

Corridor Resources a changé de nom pour Headwater Resources et concentre maintenant son attention sur des puits de gaz terrestres.

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UN TRAVAIL D'ÉQUIPE

CARLETON — Sylvain Archambault rappelle que c’est une lutte d’équipe qui a contribué à l’élimination de Corridor Resources comme promoteur de forages dans le golfe du Saint-Laurent, du moins du côté terre-neuvien. «Les pêcheurs, les citoyens des régions côtières, dont les Premières Nations, comme les Innus, les Malécites et les Mi’gmaqs, en plus des scientifiques, se sont mobilisés sans équivoque et cette mobilisation a porté fruit, selon ce qu’on peut voir».

La Coalition Saint-Laurent est du reste toujours au cœur d’un litige débattu en février 2019 en Cour suprême de Terre-Neuve et du Labrador. Les gens de la Coalition assurent que l’Office Canada-Terre-Neuve-Labrador des hydrocarbures extracôtiers n’auraient pas dû accorder des rallonges au permis de Corridor Resources en 2017, rallonge de quatre ans qui pourrait avoir créer un précédent.

«On veut faire annuler une décision administrative, un article de la loi constitutive de l’Office […] On ne veut pas que cet article mène à d’autres cas comme le passe-droit donné à Corridor. On pense que la compagnie n’aurait pas dû l’obtenir, qu’elle n’était plus admissible à une “extension”. C’est une question d’interprétation. On attend une décision d’une journée à l’autre», note M. Archambault. Gilles Gagné (collaboration spéciale)