«C’est la première fois en 20 ans que la majorité des Québécois [52 % ] vont à l’épicerie seulement une fois par semaine», dit M. Charlebois. «Avant la pandémie, la moyenne, c’était pratiquement deux fois par semaine. Ça change la dynamique des rabais.»
«C’est la première fois en 20 ans que la majorité des Québécois [52 % ] vont à l’épicerie seulement une fois par semaine», dit M. Charlebois. «Avant la pandémie, la moyenne, c’était pratiquement deux fois par semaine. Ça change la dynamique des rabais.»

Comment sont déterminés les rabais en épicerie?

Paul-Robert Raymond
Paul-Robert Raymond
Le Soleil
La semaine dernière, le bœuf haché extra-maigre était offert à 3,88 $ la livre chez Super C, alors que le même produit coûtait 6,99 $ pour la même quantité chez IGA. Et la semaine suivante, les prix reviendront à la normale chez ces deux détaillants et un autre offrira la livre de bœuf haché extra-maigre à prix réduit. Comment sont-ils déterminés, ces rabais?

La réponse est loin d’être simple, selon Sylvain Charlebois, économiste et professeur titulaire à la Faculté en management et en agriculture de l’Université Dalhousie, à Halifax, interrogé par Le Soleil. Surtout avec plus de 39 000 produits vendus en moyenne dans les épiceries.

«C’est une dynamique assez imposante qui dépend des détaillants et du temps de l’année. Il y a beaucoup de négociation entre les distributeurs et les détaillants», dit-il.

Il confirme que la meilleure stratégie pour les consommateurs est d’être à l’affût des rabais que les chaînes d’alimentation consentent à leurs clients. Et de ne pas se gêner de ne pas aller toujours à la même chaîne d’alimentation pour faire son épicerie.

Par ailleurs, plusieurs chaînes d’alimentation ont une politique de prix par laquelle elles s’engagent à égaler les prix de leurs concurrents. Par contre, certains détaillants veulent s’en défaire, comme Walmart qui mettra fin à cette pratique le 15 octobre.

«C’est là où arrive la stratégie des circulaires. Et surtout au Québec, on maîtrise assez bien cet art-là! Si, par exemple, un détaillant veut vendre des côtelettes de porc à tant de la livre, il va les mettre dans le coin en haut en première page de la circulaire. Et dans les grandes chaînes d’alimentation, on est en mesure de mesurer la demande, de savoir combien de livres ou de kilos on va être en mesure de vendre», ajoute-t-il.

Plus les produits sont périssables, plus les prix vont fluctuer.

«Dans la trifecta des viandes du poulet, du porc et du bœuf, il y a une forte compétition entre les trois. Parfois, on va vendre au rabais du bœuf, tandis que d’autres semaines, ce sera le porc. Ça va être rare que les trois vont être en vente en même temps. Il y a cette dynamique-là qu’on doit comprendre», explique l’économiste. Aussi, «plus les produits sont périssables, plus les prix vont fluctuer. Dans le cas du pain, ce n’est pas si périssable que ça, parce qu’on peut le congeler. On peut le garder pendant quelques jours. Dans le maraîcher, ça ne pardonne pas. Donc, les prix fluctuent énormément. Une journée vous pouvez avoir des rabais incroyables et l’autre, on peut vous charger un bras et une jambe.»

Effet de la pandémie

Cependant, la pandémie de coronavirus et le confinement vécu au printemps ont affecté la façon de faire des consommateurs pour l’épicerie. «C’est la première fois en 20 ans que la majorité des Québécois [52 % ] vont à l’épicerie seulement une fois par semaine», dit M. Charlebois. «Avant la pandémie, la moyenne, c’était pratiquement deux fois par semaine. Ça change la dynamique des rabais.»

Selon lui, le magasinage en ligne, soit avec le téléphone ou l’ordinateur à la maison, a la cote. «De plus en plus de gens magasinent en ligne, mais aussi plusieurs se disciplinent à préparer une liste et font leurs devoirs. Et quand ils arrivent à l’épicerie, ils ont une idée du prix qu’ils doivent payer pour tel ou tel autre produit. Et ils sauront si un produit est abordable ou non.»

La pandémie a eu un petit effet sur le prix du pain. «Les prix ont diminué un peu», note-t-il. «Je crois que beaucoup de gens font leur pain. Les ventes de farine sont à la hausse et celles du pain, en baisse. Elles ont diminué quelque peu depuis le début du mois de mars, en raison du fait que les gens font plus leur propre pain. Mais la baisse est très légère et les prix ne diminuent pas tant que ça.»

Influence du climat

La température a aussi son mot à dire dans la fixation des prix des denrées alimentaires. «On ne s’en rend pas compte, mais la température va influencer le comportement et les décisions des consommateurs dans un magasin. Surtout l’été. Si par exemple, on veut faire la promotion de certains produits parce qu’il fait beau, évidemment, on va en vendre. Mais quand il y a une tempête de neige ou quand il y a de la pluie, c’est plus difficile pour les épiciers d’en vendre, on va peut-être vouloir vendre au rabais», affirme M. Charlebois.

Les catastrophes naturelles dictent également les prix des denrées. Présentement, les incendies qui ravagent les États de la côte Ouest des États-Unis ont une incidence dans nos assiettes, notamment les petits fruits comme les fraises, les framboises et les bleuets.

Environnement du commerçant

Enfin, l’environnement où est située l’épicerie peut avoir un effet direct sur le prix de certains produits. Par exemple, un épicier se trouvant dans un secteur très concurrentiel ou dans un quartier où les habitants ont un plus faible revenu peut vendre certains produits à des prix plus bas qu’ailleurs dans la même ville.

«Dans le réseau de Sobeys-IGA, les épiciers-propriétaires ont une liberté d’acheter des produits locaux ou des produits qu’eux veulent vendre dans leur magasin, selon leurs ventes locales», explique M. Charlebois. «À peu près de 80 à 85 % des produits que vous voyez dans un IGA proviennent du système d’approvisionnement de Sobeys. Pour l’autre 15 à 20 %, la gestion et la sélection des produits sont à la discrétion de l’épicier-propriétaire lui-même.»

Dans certains cas, ces épiciers achètent des surplus d’inventaires de leurs fournisseurs ou des produits près de la date «meilleur avant» pour les écouler à très bas prix.

La température a aussi son mot à dire dans la fixation des prix des denrées alimentaires.

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Surveillez bien les prix à la caisse

Il est préférable d’être attentif lorsque vous passez à la caisse. Il peut arriver que le prix affiché sur l’étiquette dans l’étalage ne soit pas le même que celui qui apparaîtra à la caisse, après la numérisation du code à barres.

Dans le cas des épiceries, celles-ci sont visées par la Politique d’exactitude des prix, explique Charles Tanguay, responsable des relations avec les médias à l’Office de la protection du consommateur (OPC). Si le produit coûte 10 $ ou moins, le commerçant doit donner au consommateur le produit, s’il y a erreur de prix entre ce qui est affiché dans les allées et à la caisse.

«Si l’article coûte plus de 10 $, le commerçant doit vous consentir à un rabais de 10 $ et corriger le prix sur la facture. Et aussi corriger le prix des autres articles similaires si vous en avez acheté plusieurs. La règle du 10 $ ne s’applique qu’une seule fois. Et cela ne vaut que pour les magasins qui sont exemptés de l’obligation d’indiquer le prix de façon unitaire sur chacun des produits. Sur chaque canne de bine, par exemple», ajoute-t-il.

Politique d’exactitude

«Les gens croient que tous les magasins doivent pratiquer la politique d’exactitude des prix, mais ce n’est pas le cas. C’est le cas de la plupart des supermarchés qui eux utilisent l’exemption en question. Mais la règle générale, c’est que tous les commerçants doivent indiquer les prix sur tous les produits en magasin. C’est bon pour les erreurs de prix dus aux lecteurs optiques. [Pour être exempté], la loi stipule que toutes les caisses soient reliées à un même système informatique muni de systèmes de lecteurs optiques. Il faut aussi que le consommateur puisse bénéficier de lecteurs dans les allées pour vérifier le prix d’un produit. Et les épiciers sont tenus d’afficher la politique aux caisses.»

En ce qui concerne les rabais, l’OPC ne réglemente pas les pratiques. «Nous, on va s’intéresser à l’indication des prix, à la publicité qui est faite sur le prix, au fait qu’il y ait des quantités suffisantes d’un produit annoncé en spécial. Ça peut être frustrant pour le consommateur de ne pas bien connaître le prix. C’est le cas le jour de la semaine où on change de circulaire. Il y a une période le mercredi soir où tous les prix ne sont pas clairement indiqués.»

D’ailleurs, l’épicier doit indiquer sur l’étiquette de tablette un prix par unité de mesure, par exemple le coût par 100 grammes. «C’est important, ça permet de voir si effectivement le rabais ou le prix en question est avantageux. Ça fait partie des exigences de la loi qui sont peut-être mal connues, mais qui sont combien importantes. Dans les stratégies récentes, on joue beaucoup sur les emballages, on diminue les quantités, on change le format, mais on garde le même prix», conclut M. Tanguay.

Une pratique qu’on pourrait surnommer le «syndrome de la boîte de Whippets». Au fil des années, la quantité de biscuits est passée de 24 à 15, sans que le prix diminue. Sauf quand ladite boîte de Whippets est vendue au rabais.

Paul-Robert Raymond