Marc Dutil, président et chef de la direction du Groupe Canam

Canam passe sous contrôle américain

Le Groupe Canam (TSX:CAM) passe au pays de Donald Trump. L'entreprise beauceronne se retire de la Bourse et devient à 60 % la propriété du fonds d'investissement American Industrial Partners (AIP).
Le fleuron québécois, fondé en 1960, a annoncé la transaction par communiqué, jeudi matin, soit 24h avant son assemblée générale annuelle. Les employés ont aussi appris la nouvelle. 
À l'exception d'un bloc de 4,7 millions d'actions déjà détenues par la famille Dutil, les sociétés impliquées prévoient acquérir les actions en circulation pour un prix de 12,30 $, soit près du double (98,4 %) par rapport au cours de clôture du titre à la Bourse de Toronto, mercredi. L'achat de la totalité des actions représente une valeur d'environ 875 millions $, incluant la dette. 
Pour le grand patron du Groupe Canam, Marc Dutil, se retirer des marchés financiers était la meilleure option pour assurer la pérennité de l'entreprise dans une industrie où les concurrents ont également la dalle. Il estime qu'AIP va apporter des éléments d'expertise permettant de stimuler la compétitivité et la croissance de Canam. De plus, le fait de tourner le dos à la Bourse représente des économies annuelles de 3 à 5 millions $, calcule-t-il.
Le stade Mercedes-Benz pour les Falcons à Atlanta, réalisé par Canam.
L'amphithéâtre Rogers Place, à Edmonton, réalisé par Canam.
«Être une compagnie publique vient avec certaines contraintes. Depuis six mois, l'action se transige à des niveaux de plus en plus bas. Récemment, le titre était à 50 % de la valeur réelle de l'entreprise, cela crée des opportunités», indique au Soleil M. Dutil, président et chef de la direction. «Nous sommes dans un univers très concurrentiel. Lorsque tu es une compagnie publique, tes concurrents regardent tes états financiers. C'est un désavantage concurrentiel», poursuit-il. Sa décision est d'ailleurs prise depuis près de cinq mois.
L'homme d'affaires est d'avis que la formule est «gagnante-gagnante» pour toutes les parties prenantes de Canam. La Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) et le Fonds de solidarité FTQ ainsi que la famille Dutil devraient se partager 40 % des parts de la nouvelle entité. Actuellement, ce trio détient 27,9 % des actions en circulation. La firme new-yorkaise d'investissement privé dans le secteur industriel, AIP, détiendra quant à elle 60 %. 
Selon la CDPQ, cette transaction offrira «une plus grande flexibilité pour mener des projets de croissance» à Canam, avance le porte-parole Maxime Chagnon. Du côté du gouvernement du Québec, l'attachée de presse de la ministre de l'Économie, de la Science et de l'Innovation, Cynthia St-Hilaire, a confié que Dominique Anglade «était trop occupée» pour commenter le dossier. 
Pour M. Dutil, dont l'entreprise est enracinée en Beauce, il n'est pas question que le siège social déménage de Saint-Georges. Bien que la participation des trois joueurs québécois - la famille Dutil, la CDPQ et le Fonds - augmente dans la nouvelle compagnie, ils sont toutefois les investisseurs minoritaires. 
«Dans une transaction comme ça, tu as la chance de structurer une convention entre actionnaires. Cela peut donner certains droits aux minoritaires, comme choisir le siège et s'assurer qu'il n'ait pas de déménagement d'emplois. Cela permet de protéger des éléments de l'entreprise», explique le président. Ce dernier envisage qu'AIP soit de l'aventure pour les «cinq à sept prochaines années». «Ce n'est pas un statut permanent. C'est un passage qui privatise l'organisation et qui va nous permettre de prendre de bonnes décisions pour l'organisation à long terme», poursuit celui qui estime que sa compagnie sera maintenant plus facile à diriger.
Quant aux employés, M. Dutil ne cache pas qu'il pourrait y avoir du mouvement de personnel. «S'il y a des postes qu'il faut restructurer, ce sera quelque chose qu'on regardera. Lorsqu'il y a des ralentissements, parfois, tu peux redéployer des travailleurs ailleurs. On va essayer de le faire le plus respectueusement possible», dit-il, soulignant du même souffle que l'usine de Saint-Gédéon est actuellement à la recherche de bras.
Année éprouvante
La dernière année s'est avérée très mouvementée et éprouvante pour le fabricant de structures d'acier pour l'industrie de la construction en Amérique du Nord. Son exercice financier 2016 s'est conclu avec une perte nette de 13,3 millions $, soit 28 ¢ par action. Les revenus du groupe ont atteint 1,8 milliard $, comparativement à 1,6 milliard $ en 2015. 
Lors du dévoilement des derniers résultats financiers, Canam remettait en question l'ensemble de ses activités américaines dans le domaine de la construction de ponts. Également, la société annonçait abandonner les projets de stades sportifs. Rappelons que l'entreprise avait dû procéder à une révision significative l'été dernier des coûts de l'un de ses chantiers d'envergure aux États-Unis, soit le stade des Falcons d'Atlanta. Cette mesure avait eu pour effet de faire glisser l'action.
Afin de donner un coup de barre dans les finances, M. Dutil avait confié lors d'une entrevue avec Le Soleil au mois de février que «toutes les options étaient considérées». «La première, c'est le redressement. La deuxième, c'est la vente. La troisième, c'est la fermeture.»
Le Groupe Canam compte plus de 4650 travailleurs répartis notamment dans les 23 usines du groupe situées au Canada et aux États-Unis. La compagnie possède des bureaux en Amérique du Nord, en Roumanie et en Inde. Elle réalise en moyenne 10 000 projets par année.
«Une bonne nouvelle»
Pour le maire de Saint-Georges, Claude Morin, cette transaction est vue d'un bon oeil. «Je vois ça comme une bonne nouvelle. Connaissant la famille Dutil, ils vont protéger les intérêts des Beaucerons. Lorsqu'il y a eu la privatisation en 2015 de Manac [NDLR : AIP a également investi dans le constructeur de semi-remorques de 2012 à 2015], les gens étaient inquiets. Ce sont des hommes d'affaires et ils savent ce qu'ils font», avance-t-il. «Le Groupe Canam-Manac est celui qui a mis la région Beauce-Sartigan au monde».
Jeudi, à la Bourse de Toronto, le titre de la compagnie a bondi de 96,61 % par rapport à la veille, pour atteindre 12,19 $. Le Groupe Canam avait fait le saut sur le marché boursier en 1984. 
La transaction finale devra être approuvée par les actionnaires le 30 juin prochain lors d'une assemblée spéciale.
Quelles seront les répercussions?
Le Groupe Canam (TSX:CAM) se privatise. L'entreprise s'associe avec le fonds d'investissement American Industrial Partners (AIP) pour réaliser son objectif. Quelles seront les répercussions pour les travailleurs? Le prix payé par AIP pour devenir actionnaire majoritaire (60 %) de la société est-il juste? Le professeur agrégé à la Faculté des sciences de l'administration de l'Université Laval, Yan Cimon, répond à nos questions.
Q Est-ce que ce changement de garde est positif pour le groupe beauceron ainsi que ses travailleurs?
R L'entreprise a une valeur intrinsèque intéressante, et ce, même si les résultats n'ont pas été à la hauteur des attentes. Cette transaction pourrait être une manière de redonner un peu de liberté à la direction afin de revoir le modèle d'affaires ou la direction à long terme de l'entreprise. C'est quelque chose de très difficile à faire lorsqu'on est à la Bourse, car la société subit la dictature des trimestres consécutifs. Le fait d'être privé va maintenant permettre à Canam d'avoir une perspective à long terme différente. Cela peut s'avérer bénéfique pour l'entreprise afin d'assurer sa pérennité.
Q Doit-on craindre cette nouvelle association? 
R Le fonds d'investissement AIP et la famille Dutil ont déjà travaillé ensemble dans la compagnie Manac. Ce n'est pas un inconnu. Ils ont annoncé que le siège social resterait au Québec. À long terme, c'est difficile à dire si cette promesse va demeurer. Il ne faut pas oublier que dans l'équation, il y a de gros joueurs québécois. On parle de la Caisse de dépôt et placement du Québec et le Fonds de solidarité FTQ. Il y a des facteurs qui font que cette transaction n'est pas inquiétante.
Q Les actionnaires vont recevoir 12,30 $ par action, soit près du double de la valeur du titre à la Bourse de Toronto, mercredi. S'agit-il d'une offre équitable?
R Lorsqu'on regarde la fluctuation du cours de l'action au cours des cinq dernières années, c'est clair que le titre n'était pas intéressant en 2017. Des rapports d'analystes voyaient l'action cette année aux alentours de 10 $. La transaction valorise davantage l'entreprise, ce qui est positif pour les actionnaires. Le prix offert est intéressant.
Chronologie
1960: Fondation par Roger Dutil, grand-père de l'actuel président, Marc Dutil, et ses associés de Canam Steel Works Inc. à Saint-Gédéon-de-Beauce au Québec. Il faudra un peu plus d'un an pour construire la première usine du groupe. 
1966: Naissance du fabricant de semi-remorques Manac. 
1972: Manac avale Les Aciers Canam (anciennement Canam Steel Works Inc) en juillet. Marcel Dutil, le fils de Roger, devient l'unique propriétaire de Canam. Le Groupe Canam Manac voit le jour l'année suivante.
1974: Construction d'une usine à Boucherville au Québec. Cet édifice abritera la production de tablier métallique jusqu'en 1988, et un bureau de vente et un centre de service pour Manac.
1976: La division Les Aciers Canam prend de l'expansion à l'extérieur de la province. Un bureau de vente ouvre ses portes dans la région de Toronto. L'année suivante, le Groupe Canam Manac acquiert Treco et développement davantage le marché international, notamment en Algérie.
1984: Implantation d'une usine de poutrelles d'acier à Mississauga en Ontario. Le groupe fait également le saut à la Bourse de Montréal.
1989: Obtention du contrat de fabrication et d'installation des composantes d'acier d'un édifice de 51 étages à Montréal, soit le 1000 De La Gauchetière.
1995: L'entreprise acquiert un bâtiment pour en faire une usine de composantes de charpente métallique à Jacksonville en Floride.
2003: Marc Dutil devient président et chef de l'exploitation de Groupe Canam Manac inc. La même année, l'une des divisions de la société, Structal-ponts, obtient la construction de deux ponts sur la North Saskatchewan River à Edmonton en Alberta.
2017: Dans le porte-folio de l'entreprise, on trouve notamment la construction du TD Garden, à Boston, des stades de la NFL des Jets et des Giants à East Rutherford, des Patriots à Foxborough, des Eagles à Philadelphie, des Rams à St. Louis et des Falcons à Atlanta. Canam a également réalisé la construction des arénas à Pittsburgh, à Edmonton et à Ottawa et du légendaire Yankee Stadium à New York. Elle a également participé à des projets d'envergures toujours en lien avec le sport à Miami (Marlins Park) et à New York (Citi Field).
Source: le Groupe Canam