Bore-out et brown-out: s’éteindre au travail

Alors que l’épuisement professionnel (burn-out) est sur toutes les lèvres, le bore-out et le brown-out restent encore peu connus. Même s’ils peuvent avoir des conséquences tout aussi graves. Quand l’ennui ou le manque de sens au travail rendent malades.

«Je me suis éteinte à petit feu».

Sarah* est partie en congé de maladie il y a environ deux ans. Avec le recul, elle comprend qu’elle a fait un mélange de bore-out et de brown-out, des termes qu’elle ne connaissait pas à l’époque. Un épuisement professionnel causé par l’ennui au travail et le manque de motivation, de sens. La travailleuse tente encore de reconstruire sa confiance en soi.

Sarah avait 29 ans quand elle a décroché un emploi de chargée de projet. C’était un beau tremplin qui allait lui ouvrir des portes, pensait-elle. Mais elle a vite déchanté quand elle s’est rendu compte que son nouveau travail n’était en fait qu’un poste d’adjointe administrative avec un nom plus attirant.

La diplômée universitaire s’est donc retrouvée à faire des tâches qu’elle estimait en deçà de ses compétences et de ses capacités. «J’étais réduite à des tâches purement administratives.» Sa vision stratégique des projets ou ses réflexions n’étaient pas sollicitées.

La quantité de travail était aussi insuffisante. Surtout que Sarah était reconnue dans ces emplois précédents pour sa grande efficacité. Les minutes, voire les heures sans boulot s’accumulaient. Si des collègues en profitaient pour flâner sur Internet ou faire des besognes personnelles, Sarah n’aimait pas être payée à rien faire, c’était contre ses valeurs.

Elle s’est donc mise à demander plus de travail. À travailler moins vite aussi, parfois, pour limiter les temps libres. À fouiller sur Internet sur son secteur d’activités. Elle tentait aussi de trouver des solutions à des problèmes dans l’entreprise.

Sarah a commencé à investir du temps dans un regroupement d’affaires. Mais le travail bénévole, même s’il était selon elle bénéfique à l’organisation, n’était pas pris en compte et elle devait reprendre ses heures au boulot. Souvent à ne rien faire.

Après environ six mois, au cours d’une entrevue avec ses supérieurs à la fin de sa période de probation, Sarah a été très transparente. Elle a répété qu’elle s’ennuyait, qu’elle avait besoin de plus de défis. «J’ai beaucoup de potentiel. Exploitez-moi!» leur a-t-elle dit en substance. On lui a répondu que ce n’était pas possible et qu’elle savait à quoi s’en tenir quand elle avait accepté le poste.

Pourquoi n’a-t-elle pas simplement changé d’emploi? «J’ai décidé de ne pas quitter, parce qu’on venait de signer pour l’offre d’achat de la maison. Il ne fallait pas que je me mette dans une situation précaire d’emploi», explique celle qui est maintenant mère de famille.

Au fil des mois, elle voulait toujours en prendre plus, pour éviter de se tourner les pouces. Des collègues ont fini par lui refiler des tâches dont ils ne voulaient pas. Mais si elle était plus occupée, Sarah ne se sentait pas plus valorisée. «J’en suis venue à être dans le jus. À force d’en solliciter, j’en ai eu beaucoup dans ma cour», se rappelle-t-elle.

Premier signe que ça n’allait plus, Sarah a fait une crise de zona. Elle a pris /une semaine de maladie. Quand elle est revenue. Elle a frappé un mur. Elle n’avait plus le goût du tout de travailler. Elle voulait se trouver un autre travail.

Puis, un ancien employeur qu’elle a croisé par hasard a vu qu’elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. Qu’elle avait besoin de se reconstruire. Qu’elle n’était pas en état de trouver un autre emploi en ce moment.

Elle est partie en congé de maladie. Après une quinzaine de semaines, elle est revenue au boulot de manière progressive. Le cœur n’y était pas. Elle faisait le minimum. Heureusement, elle est tombée enceinte. Sa médecin l’a mise en congé. Elle n’a jamais remis les pieds chez son ancien employeur.

Quelques mois plus tard, en tombant sur un article sur le bore-out, elle a enfin compris ce qui lui était arrivé. Depuis, elle a aussi lu sur le brown-out.

Se relever n’est pas facile, a-t-elle constaté. Autant elle croyait en son potentiel et le trouvait inexploité, autant maintenant elle n’est plus sûre de ce qu’elle vaut. «Un moment donné, à ne pas faire des tâches qui stimulent ta compétence, tu finis par perdre confiance dans tes compétences.» Elle a finalement décidé de devenir travailleuse autonome. «Je pars à mon compte, pour justement aller exploiter mon plein potentiel par moi-même.»

* Le nom a été changé pour protéger l’anonymat.

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QUAND L'ENNUI AU BOULOT MÈNE À LA DÉPRESSION

Bore-out ou brown-out, la ligne est parfois difficile à tracer entre ces syndromes professionnels. Mais la souffrance qui les accompagne et qui ressemble beaucoup à celle de son cousin plus connu, le burn-out, ne doit pas être ignorée parce qu’elle peut mener à la dépression.

C’est un peu par hasard que Christian Bourion a découvert l’ampleur de l’ennui au travail et qu’il a grandement participé à sa médiatisation, notamment grâce à son livre Le Bore-out syndrom. En faisant des recherches sur l’épuisement professionnel, le burn-out, le professeur français s’est rendu compte que près du tiers des employés avaient plutôt le problème inverse. Ils n’avaient pas assez de travail. À devoir tuer le temps, ils se rendaient malades.

La France est particulièrement affectée en raison de son contexte économique et social, estime le professeur de l’ICN Business School Nancy-Metz. Au sein de l’État, qui est omniprésent, le bore-out est une véritable «pandémie», entre autres parce qu’il est souvent plus facile de «mettre au placard» un employé en lui donnant rien à faire que de le mettre à la porte. L’arrivée de nouvelles technologies a aussi transformé plusieurs postes et créé des temps morts dans certaines organisations.

Le travailleur qui manque de boulot passe par plusieurs phases, explique M. Bourion. Au début, il attend. Il se dit que ça va passer. Il peut ralentir l’exécution de son travail pour limiter les temps d’inactivité. Après un certain temps, il va tenter de voler le travail des autres pour remplir sa journée. Si la situation perdure, il va sombrer. Pour en tomber malade, «il faut être malheureux de ne pas bosser», illustre-t-il.

Mais le pire, selon M. Bourion, ce sont ceux qui s’adaptent à ce climat, qui s’y sentent bien. Parce qu’ils désapprennent à travailler et deviennent ensuite inemployables.

Le terme brown-out, l’épuisement par la perte de sens, fait aussi parler ces temps-ci, surtout depuis la parution du livre Le brown-out du médecin français François Baumann.

«Le brown-out exprime la douleur et le malaise ressentis à la suite de la perte de sens de ses objectifs de travail et à l’incompréhension complète de son rôle dans la structure de l’entreprise. Il se traduit littéralement par une “baisse de courant” et par une estime de soi de plus en plus diminuée», peut-on lire. Si vous vous levez le matin en sentant que votre travail est parfaitement inutile, futile, vous pourriez en souffrir.

«Peu importe la génération, les gens cherchent à avoir un travail qui a du sens, à pouvoir se développer, à appliquer leurs compétences. […] Quand on est dans un contexte où on n’a pas de nouveaux défis, on ne peut pas se dépasser, on n’apprend plus, ça crée de la détresse psychologique de la même façon que le burn-out», fait valoir Manon Poirier, la directrice générale de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés du Québec.

Elle croit d’ailleurs que ces étiquettes sont surtout de nouveaux mots sur des concepts qui existent depuis longtemps.

Le contexte dans la plupart des organisations prête plus flan à la surcharge de travail qu’à l’ennui, remarque Mme Poirier. En général, on va supprimer un poste s’il n’y a pas assez de travail. Mais il peut arriver, soit dans la fonction publique, mais aussi dans certaines entreprises, qu’on garde des employés moins efficaces ou qui n’ont pas su s’adapter.

«Parfois, les conditions de travail sont si bonnes que les gens n’osent pas quitter pour d’autres défis même s’ils s’ennuient un peu et qu’ils pourraient faire davantage. C’est un peu les menottes dorées.»

Symptômes

Burn-out, bore-out, brown-out, si les termes se multiplient, ces syndromes ne sont pas reconnus officiellement dans le DSM-5, le manuel diagnostique des troubles mentaux, explique la présidente de l’Ordre des psychologues, Christine Grou. Les travailleurs viennent avant tout consulter parce qu’ils ont des symptômes dépressifs. Épuisement physique et émotionnel, désengagement affectif et une perte de sentiment d’efficacité.

«La conséquence la pire, c’est la honte. Quelqu’un qui va avoir l’impression de voler son salaire ou d’être payé pour rien. […] Dans notre société, crouler sous travail et être performant, c’est quelque chose de très gratifiant», indique Mme Grou.

Une étude anglaise a d’ailleurs démontré que les gens qui s’ennuient au travail étaient susceptibles de mourir plus jeunes. Ils avaient aussi 2,5 fois plus de risques de trépasser d’une maladie cardiovasculaire. Cela pourrait s’expliquer entre autres parce qu’ils compensent leur ennui par de mauvaises habitudes, comme la drogue, l’alcool ou la malbouffe.

Un travailleur ne doit pas hésiter à consulter si ça ne va pas. Il peut aussi lever la main pour indiquer à son employeur qu’il est prêt pour un autre défi. Le gestionnaire doit quant à lui être à l’écoute s’il y a un changement de comportement. L’entreprise a tout à gagner à «trouver des façons de les motiver, de les raccrocher», conclut Mme Poirier. Malheureusement, pour certains, la meilleure solution sera de trouver un autre emploi, ailleurs...

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TEMPS MORTS À 100 MILLIARDS $

Les moments d’attente des travailleurs coûtent cher aux entreprises. Selon une étude du Harvard Business School parue en janvier, les compagnies américaines perdent 100 milliards $ par année à payer des employés inoccupés. Un montant qui a «abasourdi» les chercheurs, dont Teresa M. Amabile. Selon un sondage détaillé dans l’étude, 78 % des travailleurs disent avoir des temps morts au travail. Près de 22 % en vivaient d’ailleurs tous les jours. Ce sont des moments où les travailleurs sont disponibles, mais où il n’y a pas de travail à faire. Les chercheurs ont d’ailleurs fait un test. Ils ont demandé à des gens de recopier des phrases, mais en leur donnant beaucoup trop de temps pour l’exécuter. Une fois le travail accompli, les sujets n’avaient rien à faire. Ils ont constaté que les gens ralentissaient leur travail pour avoir moins de temps d’attente. Toutefois, s’ils avaient droit de naviguer sur Internet après avoir terminé le travail, ils copiaient beaucoup plus vite et avec une qualité très semblable. «Il y a un niveau optimal de stimulation psychologique — nous ne voulons pas être trop stimulés, mais nous ne voulons pas non plus être sous-stimulés», note l’étude.