Les 600 em­ployés de l’usine de Bombardier Transport de La Pocatière travaillent actuellement à la production des wagons AZUR du métro de Mont­réal.

Bombardier: jours sombres pour La Pocatière

LA POCATIÈRE — Colère, déception, inquiétude, angoisse... Les mots sont faibles pour décrire l’état d’âme qui règne actuellement à La Pocatière. La perte du contrat de fabrication du matériel roulant du Réseau express métropolitain (REM) par Bombardier Transport jette un pavé dans la marre de l’économie de l’endroit, où la multinationale possède la seule usine de production québécoise.

«On comptait sur le REM, soutient le directeur du développement industriel de la Corporation de développement économique de La Pocatière, Joël Bourque. La perte de ce contrat vient nous scier les jambes!» «C’est un sentiment de désolation et d’abandon», estime, pour sa part, le président du syndicat de Bombardier à La Pocatière. Mario Guignard croit que le contrat aurait pu faire l’objet d’un consortium entre Bombardier et la compagnie française Alstom, dont la soumission a été retenue. «On aurait pu sous-traiter pour Alstom», aurait au moins souhaité le porte-parole des employés.

«Plus grande peur»

Engagé à l’usine de La Pocatière en 1982, le préparateur peintre Mario Guignard a vécu les années de gloire de Bombardier, qui a déjà compté jusqu’à 1500 employés. Actuellement, la manufacture procure de l’emploi à un peu plus de 600 personnes. Mais le président du syndicat se souvient aussi de certains creux de vague qui avaient mené à des mises à pied massives. Pour M. Guignard, l’avenir incertain de l’usine dans 12 mois est le plus sombre moment de l’histoire de Bombardier à La Pocatière. «Ce n’est pas la première grande incertitude, indique-t-il. On a toujours été réactifs. Mais, avec les incertitudes actuelles, c’est ma plus grande peur en 36 ans de carrière. L’heure est grave. On doit prendre ça au sérieux!»

Le maire de La Pocatière, Sylvain Hudon

«Si on avait eu le contrat du REM, les employés auraient été là pour quatre ans», souligne le maire de La Pocatière, Sylvain Hudon. L’élu regrette la belle époque de la construction des voitures du métro de New York, où la population de sa ville avait grimpé à 5000 habitants, alors qu’elle en compte aujourd’hui 4000. 

Bombardier pourrait-elle en venir à mettre la clé sous la porte de son usine de La Pocatière? «On n’ose même pas imaginer ce scénario», s’empresse de répondre Joël Bourque. Si le maire préfère l’espoir au découragement, il admet tout de même que le combat est de taille. «Je me lève le matin et je me demande parfois pourquoi il faut toujours se battre pour conserver nos acquis», laisse tomber M. Hudon. 

Quel espoir?

Selon lui, cet espoir repose entre les mains de Philippe Couillard. «Le premier ministre a dit qu’il s’occuperait de Bombardier, rappelle-t-il. Qu’est-ce que ça veut dire? On veut qu’il l’annonce le plus rapidement possible. Sinon, les employés vont se chercher autre chose ailleurs!» 

«Le premier ministre Couillard a signifié qu’il y aurait d’autres projets, ajoute le directeur du développement industriel. Mais actuellement, on est dans l’expectative. Ça crée des inquiétudes dans le milieu. On enjoint le gouvernement à faire connaître ses couleurs et on va joindre nos efforts aux acteurs gouvernementaux.» Joël Bourque pense ici au projet de tramway à Québec, à la construction de la ligne rose à Montréal ou encore au remplacement ou à la remise en état des voitures MR-73 du métro de Montréal qui datent de 1976. 

«On n’a pas un discours misérabiliste, mais aidez-nous, lance-t-il comme message au gouvernement. Si Bombardier est réduit en peau de chagrin, vous nous enlevez un poumon!» 

«Nos politiciens ne font rien, estime Mario Guignard, qui est également conseiller municipal à La Pocatière. On dit que Bombardier est un fleuron du Québec, mais on ne l’aide pas! Pourrait-on avoir de l’aide pour demeurer vivant?»

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Bruno Morin, président de Graphie 222 de La Pocatière, est très préoccupé par le sort de l’usine de Bombardier.

La menace d’un désastre économique pour la région

«Je ne veux pas être alarmiste, mais si on veut mettre les choses en contexte, 600 employés à La Pocatière, c’est l’équivalent de 300 000 à 350 000 personnes à Montréal», extrapole Éric Prud’Homme.

La menace d’un désastre économique pour La Pocatière et le Kamouraska n’est pas uniquement liée aux revenus générés par les employés de Bombardier dont le salaire moyen annuel se situe entre 50 000 et 55 000 $. «Bombardier, c’est une locomotive, illustre le préfet, Yvon Soucy. Il s’est développé une grappe industrielle autour de Bombardier.»

«Bombardier, c’est un catalyseur solidement ancré dans son milieu, renchérit le directeur du développement économique de La Pocatière, Joël Bourque. Quand l’usine est menacée, c’est tout un écosystème qui est fragilisé.»

Bruno Morin, président de Graphie 222 de La Pocatière, est très préoccupé par le sort de l’usine de Bombardier, avec qui son entreprise fait affaire depuis plus de vingt ans. Avec Novabus, Kawasaki et Motive Power, Bombardier est l’un de ses gros clients. «C’est toute la région qui va en souffrir, croit M. Morin, qui est aussi président de la Table de soutien à l’entreprise du Kamouraska. Les gens ne sont pas des statistiques! Ce sont des gens qui sont fiers de travailler et qui le font bien. Est-ce que c’est parce qu’on n’est pas en ville qu’on nous laisse pour compte? Est-ce que c’est parce qu’on ne crie pas assez fort qu’on ne nous entend pas?»

Même si Bombardier n’est pas son principal client, la directrice générale par intérim de Solutions Novika de La Pocatière est partenaire avec la multinationale au chapitre de la recherche et du développement depuis 35 ans. «Bombardier a toujours été cyclique, estime Lorraine Blais. Si Bombardier en venait à fermer, on serait beaucoup moins touchés que les commerces de proximité, le cégep, les écoles primaires et secondaires, puisque la majorité des travailleurs ont des familles.»

Technologies Lanka, qui possède une usine à La Pocatière, est un autre fournisseur de Bombardier, mais fait peu affaires avec son usine régionale. L’entreprise compte aussi Alstom parmi ses clients. Ampère-proto de La Pocatière, Prelco de Rivière-du-Loup, LG Cloutier de L’Islet ainsi que Chabot Carrosserie et Usimet de Montmagny figurent également parmi les fournisseurs régionaux de Bombardier Transport. Avec l’usine de Bombardier, on évalue que la grappe manufacturière est composée de près de 800 personnes. 

Mesures réclamées

Tous les acteurs régionaux réclament des mesures protectionnistes pour obliger les soumissionnaires à inclure un pourcentage de contenu québécois. Si tel avait été le cas, Bombardier aurait pu être retenue. Alstom, qui a obtenu le contrat, aurait aussi possiblement offert de la sous-traitance à Bombardier. «Aux États-Unis, avec le Buy America Act, les entreprises sont protégées par un niveau de contenu américain de 60 %, qui sera majoré à 70 % en 2020, soutient Joël Bourque. Des mesures protectionnistes existent en Chine et au Japon.»

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Le président du syndicat, Mario Guignard

À 12  mois d’une fermeture?

Les 600 em­ployés de l’usine de Bombardier Transport de La Pocatière travaillent actuellement à la production des wagons AZUR du métro de Montréal. La livraison est prévue en novembre. Dans un an, l’avenir demeure incertain.

«Douze mois, c’est l’horizon qu’on a, confirme le directeur des relations publiques et des communications de Bombardier, Éric Prud’Homme. Ensuite, c’est zéro. On regarde comment gérer l’impact. À La Pocatière, c’est sûr qu’il y aura un impact direct sur la région, sur nos fournisseurs aussi. Ce n’est pas quelque chose qu’on prend à la légère! On a une bonne relation avec La Pocatière, qui remonte aux premiers wagons du métro de Montréal, puis ensuite du métro de New York.»

«On avait rencontré les dirigeants de Bombardier à l’automne, raconte le préfet du Kamouraska, Yvon Soucy. Ils nous avaient dit qu’il y avait une possibilité de reconditionner du matériel en circulation. Est-ce une possibilité, étant donné que l’expertise des travailleurs de La Pocatière est reconnue et que la main-d’œuvre est de qualité?» «À ce moment-ci, on ne peut prendre aucun engagement», fait savoir M. Prud’Homme. 

Le président du syndicat, Mario Guignard, indique qu’à la fin du contrat des voitures AZUR, il restera à compléter les LRV (light rail vehicle). Mais, quelque 350 mises à pied sont à prévoir à la fin de cette année. 

À la sortie de l’usine, aucun employé n’a voulu commenter la situation.

Minuit et cinq

Même si le porte-parole de Bombardier trouve les paroles du premier ministre encourageantes, il rappelle l’urgence. «Pour nous, il est minuit et cinq parce qu’il y a un certain délai pour la mise en place des nouvelles commandes qui pourraient arriver», explique Éric Prud’Homme.

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Bombardier à La Pocatière en chiffres

  • Nombre d’emplois directs: 600
  • Nombre d’emplois indirects: 200
  • Salaire annuel moyen: 50 000 $-55 000 $
  • Fin du contrat AZUR: novembre 2018
  • Horizon de travail: 12 mois
  • Implantation de l’usine: 1974