Beauce Jeans: «quand une porte se ferme, une autre s’ouvre» [PHOTOS ET VIDÉO]

Myriam Boulianne
Myriam Boulianne
Initiative de journalisme local - Le Soleil
EN AVANT, EN RÉGION / Pandémie oblige, l’usine Beauce Jeans a changé de vocation, du moins pour 2020. Désormais, elle se voue entièrement à la fabrication de blouses médicales. «Quand une porte se ferme, il y en a toujours une autre qui s’ouvre», lance le copropriétaire, Éric Wazana.

Beauce Jeans se dirigeait vers une année record. Les carnets de commandes étaient pleins. Les chiffres de janvier et février montraient une bonne croissance. Mais la pandémie est arrivée et les commandes ont cessé. Une grande partie de l’inventaire des collections printemps/été n’a pas été achetée. On parle ici de pertes «de plusieurs millions de dollars». 

En mars, M. Wazana dormait à peine deux heures par nuit. «Ma femme pensait que j’étais devenu fou.» Lui et son frère Jacob, l’autre copropriétaire, ont réévalué les forces de leur entreprise. «On savait comment produire des produits de qualité, on avait une force manufacturière locale et une belle équipe de recherche et de développement.» 

L’opportunité de «se revirer de bord» s’est révélée lorsqu’un de leurs contacts leur a mentionné qu’il manquait d’uniformes pour le personnel soignant. À partir de là, les idées ont émergé. Deux millions de dollars en investissement d’équipements manufacturiers plus tard, les petits contrats commençaient à débloquer. Peu après, ils se voyaient octroyer un important contrat du gouvernement fédéral de «plusieurs millions de dollars» pour la confection de plus de 2,5 millions de blouses médicales d’ici la fin de l’année.

Résultat : une blouse 100 % fabriquée au Canada, de la fibre jusqu’au produit fini. «C’est quand même un bel accomplissement», se réjouit le propriétaire.

Fierté locale

Lorsque la pandémie a frappé, les Wazana devaient trouver un moyen de se réinventer pour survivre. «Former une couturière ça prend beaucoup de temps et d’argent : l’investissement nécessaire est estimé à 40 000 $ à 60 000 $ pour les trois premières années. Perdre ce savoir-là au détriment d’autres entreprises, ça aurait fait très mal.»

«On s’est demandé comment on pouvait garder ce savoir-faire ici au Québec. Comment conserver notre infrastructure et nos employés pour ressortir plus fort de cette tempête?»

Située dans le petit village de Saint-Côme-Linière, l’usine des frères Wazana ne passe pas inaperçue. Sa superficie de 52 000 pien fait la plus grande usine de confection de jeans au pays. Lorsque le duo a fondé la compagnie Second Clothing en 2000, leur modèle d’affaires reposait sur la sous-traitance. Vers la fin de la décennie, ils ont décidé de reprendre le contrôle de leur production. La Beauce était «stratégiquement positionnée», autant au niveau de la géographie que du capital humain. L’usine, qui appartenait à Confection de Beauce, venait de fermer ses portes après 40 ans d’activité, entraînant 175 personnes au chômage. «Il y avait donc un bassin de main-d’œuvre qui comprenait le jeans et savait ce qu’il faisait.»

Le pari risqué des Wazana d’acquérir l’usine en 2011 a pourtant porté ses fruits. En temps normal, on y fabrique environ un million de jeans par année pour leur marque Yoga Jeans. Désormais, ce sont en moyenne 25 000 blouses médicales par jour qui y sont confectionnées.

En temps normal, on y fabrique environ un million de jeans par année pour leur marque Yoga Jeans. Désormais, ce sont en moyenne 25 000 blouses médicales par jour qui y sont confectionnées.

Cela représente beaucoup, beaucoup de blouses à fabriquer dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre. Le recrutement a représenté tout un défi, confie M. Wazana. Lui et son frère ont dû hausser les salaires pour inciter les gens à venir travailler, une «prime COVID», la surnomme-t-il. L’usine dépasse aujourd’hui les 350 employés.

Selon le maire de Saint-Côme-Linière, Yvon Paquet, l’usine a «propulsé» la municipalité, permettant «de meilleurs salaires, une meilleure qualité de vie.» Ces récentes embauches, il voit cela d’un très bon œil. «Sauf qu’on touche du bois», reconnaît-il.

Si ce dernier n’a jamais craint la fermeture définitive de l’usine depuis le début de la pandémie, il plaide pour que d’autres contrats du genre soient annuellement octroyés aux entreprises manufacturières d’ici.


« On s’est demandé comment on pouvait garder ce savoir-faire ici au Québec. Comment conserver notre infrastructure et nos employés pour ressortir plus fort de cette tempête? »
Éric Wazana, copropriétaire de Beauce Jeans

«On ne peut plus dépendre de l’étranger pour des blouses médicales et des masques, des choses essentielles à la vie. Tout a disparu localement. La pandémie nous a ouvert les yeux. C’est facile de faire les choses chez nous. Il faut que le gouvernement continue de donner du travail dans les milieux ruraux», affirme celui qui estime que le tiers des employés de l’usine seraient des habitants de son village, le reste proviendrait des villages environnants. «Il y a encore de la place pour le textile au Québec», conclut le maire.

Passion jeans

Quant à M. Wazana, il est bien au fait des préoccupations de l’industrie durant cette crise. Étant aussi président de Vêtement Québec, une association qui soutient l’industrie de la mode, il soutient que «plusieurs des manufacturiers ont produit des biens, mais ont été incapables de les livrer. Lorsqu’ils ont réussi à les livrer, ils ont eu des difficultés à se faire payer en totalité sinon en échelonnant le paiement.»

Il précise que les manufacturiers se préparent cinq à six mois, parfois un an à l’avance, pour les placements de commandes. Mais en raison de la pandémie, ces commandes ne sont jamais entrées alors qu’eux, ils avaient déjà commencé à investir.

La formation des employés représente un investissement important pour Beauce Jeans.

Le copropriétaire espère d’ailleurs que l’engouement pour l’achat local va durer et deviendra la norme, un standard. «J’espère que les gens vont se rendre compte que pour chaque emploi créé, il y en a quatre autres indirectement qui sont créés.»

Impatient de retourner au jeans?

Sans hésitation, il répond par l’affirmative. «C’est quelque chose qu’on adore et on veut conserver ce savoir-faire.»

«Ce qui est cool avec le jeans, c’est que plus vous le portez, plus il est confortable. C’est un item qui évolue avec vous», souligne M. Wazana, dont la passion pour le denim est palpable.

La pandémie aura permis à l’entreprise de se repositionner à long terme. Le secteur médical s’avérera donc une autre corde à leur arc, un complément à leur production de denim. «On pense qu’aujourd’hui avec les connaissances acquises dans le médical et nos investissements, on se doit de rester dans ce créneau-là aussi.»

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CINQ PRÉOCCUPATIONS EN TEMPS DE CRISE

Quelles sont les principales préoccupations des entrepreneurs pendant la crise provoquée par la COVID-19? Valérie Lesage, cheffe du Centre de l’intelligence entrepreneuriale à l’École d’entrepreneurship de Beauce, en retient cinq.

1. S’entourer des bonnes personnes 

Des entrepreneurs ont été déçus de certains membres de leur équipe, qu’ils considéraient pourtant stratégiques au sein de l’entreprise. «La personne sur qui on comptait agissait différemment en temps de crise.» Pour bien s’entourer, il faut préciser ses objectifs stratégiques, se demander quel type de profil va contribuer à les atteindre et, ensuite, réaligner ses équipiers ou acquérir de nouveaux talents. «Les entrepreneurs recherchent des gens proactifs dans la situation actuelle, en mode solution, une agilité et une adaptabilité dans les situations difficiles. Les gens confortables dans la routine, les entrepreneurs en auront moins besoin dans les prochains mois.»

2. Communiquer à l’ère du télétravail

Mobiliser une équipe à distance se révèle tout un défi pour plusieurs entrepreneurs. Si le télétravail a permis une hausse de la productivité, les entrepreneurs se questionnent désormais sur la façon de la conserver. Après plus de six mois en télétravail, les réflexes de communications s’essoufflent dans plusieurs entreprises. «Durant cette crise, la communication devient encore plus importante qu’à l’habitude, souligne Mme Lesage. Il ne faut pas perdre cette vigilance. Il faut garder de bonnes habitudes de communications dans l’entreprise pour maintenir cet aspect relationnel au sein de l’équipe.»


« Durant cette crise, la communication devient encore plus importante qu’à l’habitude. Il ne faut pas perdre cette vigilance. Il faut garder de bonnes habitudes de communications dans l’entreprise pour maintenir cet aspect relationnel au sein de l’équipe »
Valérie Lesage, cheffe du Centre de l’intelligence entrepreneuriale à l’École d’entrepreneurship de Beauce

3. Concilier travail-famille

«Gérer une entreprise en situation de crise est beaucoup plus exigeant qu’en temps normal», avertit Mme Lesage. Comment atteindre cette conciliation lorsque la frontière entre le travail et la famille s’effrite avec le télétravail? «Les entrepreneurs pensent souvent que lorsque la situation se détériore, ils n’ont pas le temps de prendre du temps pour eux et leur famille. Mais c’est le contraire, cette pensée nuit à l’entreprise.» Mme Lesage conseille aux entrepreneurs de se réserver des moments ou des activités qui leur font du bien et leur permettent de décrocher. «Ils seront ensuite plus présents pour leur famille et ils prendront des meilleures décisions pour l’entreprise.» 

4. Limiter les risques

Les entrepreneurs craignent la profondeur de la récession et les effets de la deuxième vague. Plusieurs projets sont sur la glace. D’autres hésitent à investir. Comment protéger ses liquidités tout en trouvant un équilibre? Mme Lesage conseille de bien analyser ses capacités d’investissement afin de limiter les risques dans la situation actuelle. «Il faut valoriser les investissements qui vont nous donner un avantage concurrentiel pour être prêt lorsque l’économie va redémarrer», précise-t-elle.

5. La Prestation canadienne d’urgence (PCU)

Perçue par certains entrepreneurs comme une concurrence déloyale, le prolongement de la PCU jusqu’en décembre 2020 inquiète plusieurs entreprises, surtout celles éprouvant des difficultés à recruter ou offrant des salaires peu élevés. Une des solutions prônées par Mme Lesage repose sur la création d’un milieu de travail engageant. «Il faut que les employés fassent partie d’une équipe et se sentent valorisés.» En bâtissant cette «marque d’employeur», il y aura du bouche-à-oreille et ça pourra intéresser d’autres candidats à joindre l’équipe, soutient-elle.