Joe Biden ne peut pas se permettre de se mettre à dos les syndicats et les élus des deux partis s’il supprimait les tarifs douaniers «sans exiger de concessions» de la part de Pékin.
Joe Biden ne peut pas se permettre de se mettre à dos les syndicats et les élus des deux partis s’il supprimait les tarifs douaniers «sans exiger de concessions» de la part de Pékin.

Avec Biden, changement de tactique mais pas de politique sur le commerce

Delphine Touitou
Agence France-Presse
WASHINGTON — Maintien des tarifs douaniers mis en place par Donald Trump: Joe Biden a l’intention de rester ferme avec la Chine sur le commerce en faisant front commun avec ses alliés historiques telle que l’Union européenne, un changement de stratégie plus que de politique.

Pour l’heure, le président élu va adopter le statu quo à son arrivée à la Maison-Blanche, la priorité absolue de la future administration démocrate étant de redresser l’économie américaine, qui peine à se remettre de la crise provoquée par la pandémie.

«Je veux m’assurer que nous allons nous démener comme des diables en investissant d’abord en Amérique», a déclaré le président élu dans un entretien publié mercredi dans le New York Times.

«Je ne conclurais aucun nouvel accord commercial avec qui que ce soit tant que nous n’aurons pas fait d’importants investissements ici, chez nous et dans nos travailleurs», a-t-il ajouté, douchant notamment les espoirs du Royaume-Uni -- en passe de sortir définitivement de l’Union européenne -- qui espère nouer prochainement un accord commercial bilatéral.

Pas question non plus de remettre en cause l’accord commercial signé en janvier avec la Chine, ni de revenir sur les droits de douane punitifs imposés par l’administration Trump sur des centaines de milliards de dollars de produits chinois.

«Je ne vais pas compromettre mes options», a fait valoir le président élu, soulignant qu’il souhaitait aussi consulter ses alliés traditionnels en Asie et en Europe pour développer «une stratégie cohérente».

Ces annonces sur la Chine ne sont pas surprenantes, souligne Eswar Prasad, économiste et professeur à l’université de Cornell à New York.

Joe Biden ne peut pas se permettre de se mettre à dos les syndicats et les élus des deux partis s’il supprimait les tarifs douaniers «sans exiger de concessions» de la part de Pékin, explique-t-il.

En outre, «il serait particulièrement difficile d’envoyer ce signal en ce moment, au vu de ce que font les Chinois à l’Australie», ajoute le professeur, en référence à l’imposition récente de lourdes mesures antidumping contre les vins australiens.

«Position hostile»

Si la nouvelle administration va opérer «des changements significatifs de stratégie» par rapport à l’approche de l’administration Trump, «la position hostile globale à l’égard de la Chine restera probablement inchangée», opine ainsi M. Prasad.

Sur les différends structurels -- le «vol» de la propriété intellectuelle ou les subventions chinoises --, tant décriés par son prédécesseur Donald Trump, la tactique de Joe Biden devrait consister à rallier les pays européens également confrontés à ces problématiques.

Alliés à l’Union européenne, les États-Unis pourraient ainsi peser de tout leur poids face à Pékin sur le front commercial.

Mais que pourrait apporter en échange l’administration Biden à l’Union européenne, dont les pays sont sous le coup de tarifs douaniers américains eux aussi et avec lesquels les divergences sont nombreuses, que ce soit sur les subventions dans l’aéronautique ou sur la taxation des géants du numérique ?

La Commission européenne semble avoir elle-même suggéré une réponse en publiant mercredi un projet de «nouveau programme transatlantique pour un changement planétaire», dans lequel elle a défini quatre domaines politiques majeurs sur lesquels les deux alliés pourraient se concentrer: la réponse à la pandémie de COVID-19, le changement climatique, le commerce et la technologie, et la sécurité.

Sur l’épineux dossier des géants du numérique, l’UE propose «d’instaurer un dialogue spécifique avec les États-Unis sur la responsabilité des plateformes en ligne et des grandes entreprises technologiques, de travailler ensemble sur la fiscalité équitable et les distorsions du marché et d’élaborer une approche commune pour protéger les technologies critiques».

«Je pense que l’administration Biden est prête à une telle initiative. Même sur la question fiscale, Joe Biden pourrait être plus flexible», estime Edward Alden, expert au Council on Foreign Affairs.

Selon lui, la nouvelle équipe doit trouver des moyens d’augmenter les recettes fiscales. «Une sorte de coopération» sur les entreprises numériques pourrait ainsi être utile à cet égard, ajoute le spécialiste.

Mais aux États-Unis, le nouveau président sera confronté aux puissants lobbys.

«Une opportunité existe pour les dirigeants américains de créer un nouveau règlement mondial» et éviter le «protectionnisme numérique», a fait valoir Nick Clegg, le vice-président de Facebook dans une tribune publiée dans le Washington Post lundi.

Sur le plan domestique, Joe Biden aura aussi fort à faire pour redresser les déséquilibres face à la Chine.

«Tout est question de levier» et «je ne crois pas que nous l’ayons pour le moment», a reconnu le futur président démocrate dans le NYT.