Noël chez Bentley

Plutôt délicat, surtout au lendemain de Noël, de livrer ses impressions sur un véhicule dont le prix rivalise avec celui d'une résidence unifamiliale. Mais l'offre répond à une demande. En quelques mois, le Bentayga a permis à Bentley, y compris au Québec, de noircir deux fois plus de carnets de commandes qu'à l'habitude.
Depuis sa création, le 18 janvier 1919, le constructeur anglais n'a produit que des berlines, des coupés et des cabriolets. Pourquoi donc cette petite firme éprouve-t-elle le besoin de s'aventurer sur des territoires aussi éloignés de sa vocation initiale en créant un utilitaire? Ce dernier offre des perspectives autrement plus favorables que le marché mondial de l'auto de grand luxe qui, lui, ne progresse guère depuis quelques années déjà. Le Bentayga doit permettre d'augmenter au minimum de moitié la production de la firme et ainsi la porter à 15 000 unités par an d'ici 2018.
Qu'à cela ne tienne, un 4 X 4 Bentley n'en est pas moins une drôle d'idée. Dès lors, on peut comprendre la surprise (ou l'indignation) de voir apparaître le Bentayga au catalogue de la célèbre marque au B ailé. Cette dernière avait pourtant fait part de son intention de poser ses roues dans ce segment il y a quatre ans déjà avec l'une des études conceptuelles les plus hideuses de l'histoire de l'automobile (voir l'encadré). Un brouillon que les stylistes de la maison ont été invités à remettre - et vite - au propre.
Bentley Bentayga, Southern Spain, November 2015Photo: James Lipman
Satellite de la galaxie Volks­wagen, le Bentayga dissimule sous son enveloppe plus avantageuse la même structure que le Q7 d'Audi... Chez Bentley, on insiste - le contraire aurait été étonnant - sur le fait qu'il ne s'agira pas d'un modèle commun, mais de deux véhicules bien distincts, même si certains éléments présentent d'évidents signes de parenté.
Malgré ces gages d'indépendance, les puristes redoutent que les entorses répétées à l'orthodoxie ne cachent de véritables renoncements, même si Bentley rappelle, avec raison, que ses produits sont l'un des derniers dépositaires des tours de main des nobles traditions du compagnonnage. Chaque équipe d'ouvriers consacre en moyenne 130 heures à son assemblage et fait usage des matériaux les plus nobles qui soient.
Bentley Bentayga, Iceland, July 2016Photo James Lipman / jameslipman.com
L'habitacle, par exemple, est tendu de 13 peaux de vache et la moquette, réalisée en haute laine véritable. Les surpiqûres sont cousues à la main, tout comme le cuir qui habille la jante du volant. Partout où se posent les yeux, il n'y a que du beau. Et du cher, car le client est invité à personnaliser son Bentayga à grands frais, et pas seulement parmi une palette de couleurs ou de teintes. La liste est longue et comporte aussi bien des valises qu'un ensemble de pique-nique (service en porcelaine et verre de cristal) ou un chronographe Breitling en or massif serti de huit diamants. On vous laisse le soin de débattre des prix avec le représentant.
C'est bien joli tout cela, mais revenons sur terre. Sans surprise, les assises offrent un confort irréprochable, et les multiples ajustements permettent de se mitonner une position de conduite agréable. Les dimensions du coffre déçoivent pour un véhicule aussi encombrant et invitent régulièrement son propriétaire à abattre les dossiers de la banquette (ou des sièges individuels, selon la configuration retenue) pour obtenir un volume plus imposant que celui offert par un utilitaire compact. À cela, il convient d'ajouter à nos récriminations une visibilité imparfaite et un dégagement aux places arrière qui n'a rien d'une limousine, ou encore des commandes amassées chez Audi puis vulgairement estampillées Bentley.
Une nuit en Bentley
À ses fidèles anxieux, la firme certifie qu'il s'agit du «VUS le plus rapide au monde». C'est faux. Même si la lecture de la fiche technique de ce Bentley laisse rêveur avec son W12 suralimenté de 6,0 litres, il n'en demeure pas moins que le plus rapide demeure le Model X de Tesla. En revanche, il n'existe à l'heure actuelle aucun autre VUS à essence aussi rapide. Le couple carrément colossal de ce moteur laisse pantois et entraîne, dans certaines occasions, de légères pertes d'adhérence, lesquelles sont rapidement maîtrisées par les capteurs chargés de distribuer la puissance aux quatre roues et par le contrôle de stabilité électronique. À noter que Bentley songe très sérieusement à une version électrique de ce modèle, sans préciser toutefois à quel moment celle-ci verra le jour.
Puissante et silencieuse, cette mécanique ne ménage pas l'essence de son réservoir. Surtout en ville, où le Bentayga ne se révèle d'ailleurs pas à son aise en raison de son fort diamètre de braquage. La direction, en elle-même, est cependant précise et son assistance, parfaitement asservie à la vitesse.
Dès que la ville se retrouve dans le rétroviseur, ce Bentley procure un plaisir presque coupable. Parfaitement équilibré, stable, il avale le ruban d'asphalte qui se dessine sous ses roues avec gourmandise. Celui ou celle qui se retrouve au volant peut également para­métrer la suspension pour s'offrir une conduite plus veloutée ou plus dynamique. Étonnamment, parmi tous ces réglages, ceux prédéfinis par les ingénieurs de Bentley (suffit de sélectionner le B à l'aide de la molette) sont apparus comme les plus finement adaptés au poids et à la spécificité de ce modèle «haut sur pattes» et évitent d'entendre les cris des pneumatiques (mode Sport). Il existe aussi tout l'attirail pour amener cette Bentley dans les sentiers, mais qui osera rouler à bord d'un Bentayga qui ne soit point immaculé?
L'auteur tient à remercier les Moteurs Décarie pour la réalisation de cet essai.
Le pour et le contre
On aime
Couple titanesque
Empreinte de l'artisan
Personnalisation extrême
On aime moins
Encombrement et maniabilité en milieu urbain
Apparente similarité
avec une Audi...
Consommation exagérée, comme le prix d'ailleurs
Ce qu'il faut retenir
Prix : 266 090 $, sans additionner la moindre option
Transport et préparation : 3880 $
Garantie de base : 48 mois ou 80 000 km
Moteur : W12 DACT 6,0 litres turbocompressé
Puissance : 600 ch entre 
5000 et 6000 tr/min
Poids : 2440 kg
Couple : 664 lb-pi entre 1350 et 4500 tr/min
Rapport poids/puissance : 4,06 kg/ch
Transmission de série : automatique à huit rapports
Transmission en option : aucune
Répartition du poids av.-arr. : 57,5 % - 42,5 %
Mode : intégral
Diamètre de braquage : 12,4 m
Freins (av.-arr.) : disque-disque
Pneus (av.-arr.) : 275/50R20
Capacité du réservoir : 85 litres
Essence recommandée : super
Consommation observée : 15,1 l/100 km
Pour en savoir plus : bentley.com
Oups!
Parution: 10/08/14Bentley VUS EXP 9F
Preuve que les stylistes de Bentley n'ont pas toujours eu la main heureuse a été faite au Salon de Genève 2012. Des rires étouffés avaient salué la présentation du concept EXP 9 F. Plusieurs avaient d'abord cru à une mauvaise blague, pour ensuite apprendre que cette étude préfigurait ce qui allait devenir aujourd'hui le Bentayga. Les formes de ce véhicule étaient si baroques et de mauvais goût que Bentley a retiré l'ensemble des photographies de ce véhicule de son site média. Par chance, il reste quelques traces de son existence sur Internet...