La demande pour les cours de conduite manuelle est en chute libre. C’est ce que confirme Sharlène Payette, copropriétaire de l’école de conduite Lauzon, avec sa sœur Andrée-Anne (photo). Seulement 2% des apprentis conducteurs apprennent maintenant la conduite manuelle, selon les données de l’Association des écoles de conduite du Québec (AECQ).

La conduite manuelle à l’agonie

Une photo d’une boîte de vitesse manuelle circule ces jours-ci sur Facebook avec la mention suivante: «antivol pour les milléniaux».

C’est une blague, bien sûr. Mais elle n’est pas si loin de la réalité. 

Seulement 2% des apprentis conducteurs apprennent maintenant la conduite manuelle, selon les données de l’Association des écoles de conduite du Québec (AECQ), le plus important groupe de propriétaires d’écoles de conduite de la province. 

«Il y a beaucoup d’écoles qui ont abandonné les véhicules à transmission manuelle parce qu’il n’y a pas assez de marché, dit Marc Thomson, directeur de l’AECQ. [...] C’est presque disparu aujourd’hui.»

Dans les cinq dernières années, «ç’a diminué de façon exponentielle», constate Stéphane Santerre, copropriétaire des 12 écoles de conduite Tecnic dans la région de Québec, qui ne fait pas partie de l’AECQ. «On ne donne pratiquement plus de cours manuel.»

Pour la nouvelle génération de conducteurs, semble-t-il, trouver le point de friction, glisser les vitesses au bon moment et ne pas étouffer dans une côte sont des habiletés du passé. 

Alors que certains y voient un simple reflet du marché automobile, d’autres déplorent une perte de compétence et une certaine paresse associée à une génération dorlotée par l’automatisation. 

Reflet du marché

La proportion de voitures à transmission manuelle au Canada a effectivement atteint un creux de 9% cette année, une baisse de 35% par rapport aux années 1980, selon IHS Automotive.

Plusieurs modèles de voitures ne sont maintenant offerts qu’avec une transmission automatique. Depuis le début 2018, à peine 3,6% des acheteurs de voitures neuves ont opté pour un modèle à pédale d’embrayage (clutch). 

Résultat, la demande pour les cours de conduite manuelle est en chute libre, indique la copropriétaire de l’école de conduite Lauzon, Sharlène Payette. 

«On considère qu’on n’achètera probablement pas une prochaine voiture manuelle, dit Mme Payette. Parce que ça ne serait pas rentable.»

Pour obtenir un permis de classe 5, qui permet entre autres de conduire une automobile, les Québécois ont l’obligation de suivre un cours qui comprendre 24 heures de théorie et 15 heures sur la route avec un moniteur. 

Les apprentis peuvent choisir de faire une partie de leur formation pratique sur une voiture manuelle. Mais les jeunes qui optent pour celle-ci sont de plus en plus rares.

À l’école de conduite Lauzon, les seuls qui le demandent sont ceux dont les parents possèdent toujours ce type de voiture à la maison. 

Les autres préfèrent ne pas apprendre à changer les vitesses eux-mêmes. «Les gens ont tellement tous des voitures automatiques maintenant que ce n’est plus un problème», dit Sharlène Payette.

Le CAA-Québec, qui constate aussi que l’apprentissage de la conduite manuelle dans ses écoles de conduite est «marginal», ne s’inquiète pas non plus de cette tendance. 

Particulièrement en ville, les jeunes sont moins pressés d’obtenir leur permis de conduire et d’obtenir leur première voiture, car le transport en commun et le taxi leur conviennent, souligne Pierre-Olivier Fortin, porte-parole de CAA-Québec. 

«Mais éventuellement, quand ça devient nécessaire d’apprendre à conduire ou d’acheter une voiture, ce qui compte, c’est moins le plaisir ou le standing, mais davantage le côté utilitaire, pratique, commode. Ils vont chercher davantage le confort que le plaisir de conduire», poursuit-il. 

Reste que l’incapacité de conduire ce type de véhicule empêche les jeunes de tenir le volant de 9 véhicules sur 100. Ce qui peut être embêtant lorsqu’on veut dépanner un autre automobiliste avec une voiture manuelle.

Par exemple, «on peut conduire à la place de quelqu’un qui a pris un verre de trop», illustre Sharlène Payette, de l’école de conduite Lauzon. 

Le moindre effort?

Mais plus largement, c’est la perte d’une compétence qui est en jeu, estime Danielle Bergeron, propriétaire de l’école de conduite Qualité-Pro, dans le quartier Saint-Émile, à Québec. 

Lorsqu’elle a ouvert son école, en 1996, au moins 90% de ses élèves apprenaient à jauger la pédale d’embrayage. Aujourd’hui, elle estime que c’est à peine 5%, ce qui est tout de même 3% de plus que la moyenne nationale. 

Selon elle, les jeunes se désintéressent de la conduite manuelle non seulement parce que ce type de véhicule est de plus en plus rare, mais aussi parce qu’elle est plus exigeante que la conduite automatique.

«Ça leur demande des efforts, et dès que ça leur demande des efforts [ils se disent] “pourquoi se compliquer la vie”?» dit-elle. 

Malgré tout, Mme Bergeron persiste à essayer de convaincre ses apprentis de faire au moins deux heures de conduite manuelle, durant lesquelles ils s’exerceront entre autres dans les côtes de Saint-Émile. 

Mais la majorité des élèves refuse et leurs parents sont souvent d’accord avec eux. «J’essaie de vendre ma salade, dit Danielle Bergeron. Mais je ne pense pas que je suis une bonne vendeuse.»