Alain Croteau, directeur québécois des Métallos, et Clément Masse, président de la section locale 9700 des Métallos.

ABI: rien ne va plus

BÉCANCOUR — Neuf mois exactement après le déclenchement du lock-out à l’Aluminerie de Bécancour, le conflit s’enlise avec des négociations rompues et de nouvelles exigences patronales.

«Deux mots me viennent à l’esprit: déception et impuissance. Tout ce qu’on peut faire, c’est de prier pour que ça se règle. On en est rendu là», a spontanément lancé le maire de Bécancour, Jean-Guy Dubois, en apprenant la nouvelle de cette impasse.

Au lendemain d’une assemblée générale visant à informer ses membres, le Syndicat des Métallos a fait le point mercredi avec les médias après l’échec de la médiation.

Selon les dirigeants syndicaux, la direction d’Alcoa montre clairement qu’elle ne veut pas régler le conflit de travail. «L’usine d’ABI à Bécancour a beau être celle d’Alcoa où les coûts de main-d’œuvre sont les moins élevés par tonne d’aluminium en Amérique du Nord, cela ne suffit pas pour Alcoa, qui formule même de nouvelles demandes de concession après neuf mois de lock-out, en plus de ce qu’elle demandait déjà en janvier dernier», ont-ils dénoncé.

D’ailleurs, disent-ils, le médiateur spécial Lucien Bouchard a lui‑même dû se rendre à l’évidence la semaine dernière en annonçant une suspension de la médiation. «Pourtant, on a démontré de l’ouverture sans trouver de réponse équivalente de la part de la compagnie», a déploré le président de la section locale 9700, Clément Masse.

À plusieurs reprises au cours de la négociation, dit-il, Alcoa a même monté encore plus haut la barre des concessions exigées des travailleurs. «La compagnie cherche à refiler aux travailleurs la mauvaise décision de déclencher un lock-out. S’il y a un poste budgétaire qui est trop élevé, il faut plutôt regarder du côté de l’électricité», a-t-il ajouté.

Pour produire une tonne d’aluminium à l’ABI, il en coûte 142,90 $, comparativement à 145,30 $ à l’Aluminerie de Deschambault et 157,60 $ à celle de Baie-Comeau.

«Même si les coûts de main-d’œuvre étaient réduits de moitié, cela ne compenserait pas les coûts d’électricité qui sont plus élevés à Bécancour que dans les deux autres usines d’Alcoa. ABI tente de mettre sur le dos de ses travailleurs et travailleuses en lock-out les conséquences de sa propre incompétence à négocier les tarifs d’électricité avec le gouvernement du Québec», renchérit M. Masse.

Pour sa part, le directeur québécois des Métallos, Alain Croteau, s’étonne de voir ainsi Alcoa se fermer à  une vraie négociation. «La partie devant nous n’agit pas rationnellement. Des personnes extérieures pourraient penser que ce lock-out est un investissement pour Alcoa qui espère faire des gains à moyen et long terme dans la convention collective. Mais le hic, c’est qu’il n’y a aucun scénario possible où les concessions des travailleurs vaudraient la peine devant l’ampleur des coûts du lock-out», soutient-il.

Ce dernier s’est rendu à Pittsburgh cet été rencontrer les hauts dirigeants d’Alcoa, dans l’espoir de dénouer le lock-out qui perdure depuis le 11 janvier dernier. «Lorsqu’on souhaite un règlement, on écoute l’autre, on sait saisir des ouvertures et on se montre ouvert à faire un bout de chemin quand l’autre partie bouge dans ses positions. Alcoa n’a rien fait de tout ça. C’est comme si les vrais enjeux n’étaient pas à la table de négociations», note Alain Croteau.

À son avis, une partie de l’explication pourrait se trouver du côté du prix élevé de l’alumine, alors que les difficultés d’une raffinerie d’alumine au Brésil de Norsk Hydro, un des fournisseurs importants d’Alcoa, ont fait monter le coût de la matière première. L’autre demeure probablement du côté des coûts de l’énergie, plus élevés dans le Centre-du-Québec que dans les autres usines québécoises. 

«Alcoa et Rio Tinto prennent en otage les travailleurs et la région. Nous allons accentuer la pression. Les actionnaires, les marchés financiers, les administrateurs, tous doivent réaliser combien irrationnel est ce conflit de travail», a-t-il fait savoir.

Ce dernier dit s’attendre à ce que le nouveau premier ministre François Legault «rencontre la compagnie et règle le conflit». «J’espère qu’il va y voir dans les prochaines semaines», a indiqué M. Croteau.

Même s’il dit ne pas ressentir davantage de pression comme membre du gouvernement, le député de Nicolet-Bécancour, Donald Martel, reconnaît sentir «plus de responsabilité».

«J’ai reproché à l’ancien gouvernement de ne pas être proactif dans le dossier. C’est évident qu’on va l’être beaucoup plus. Le conseil des ministres n’est pas formé, on va attendre, mais comme député, je vais en faire ma priorité. On ne se contentera pas d’être spectateur là-dedans, on va essayer d’apporter notre soutien pour faire débloquer les choses, ça va faire dix mois que le conflit dure, ça touche beaucoup de familles, l’économie du Québec, les sous-traitants», a-t-il commenté.

«Il va être interpellé tant lui que le premier ministre. C’est à peu près la seule, dernière, ultime carte qu’on a à jouer, c’est d’aller voir de quelle façon eux autres peuvent provoquer une médiation encore plus forte, une dernière étape, un certain type d’arbitrage. C’est évident que c’est un appel qu’on va loger du côté de Donald. Plus le temps passe, plus je trouve ça lourd pour tous ceux qui gravitent autour, pour les employés, les gens qui gardent la shop ouverte, la municipalité, ayant des revenus importants qui viennent de l’ABI. C’est pénible», conclut le maire Dubois, pendant que le préfet de la MRC de Bécancour, Mario Lyonnais, s’inquiète aussi «des effets collatéraux» du conflit.