Après de longues négociations cette année, la direction d’ABI et la partie syndicale n’ont pas encore trouvé d’accord sur les conditions clés pour améliorer la productivité et la profitabilité de l’usine.

ABI ferme la moitié de ses cuves

Bécancour — À deux jours de la date butoir imposée par le gouvernement du Québec pour tenter de mettre fin à une année de lock-out, Alcoa Corporation vient de jeter une douche froide en annonçant qu’elle réduit de moitié les opérations de l’unique série de cuves en exploitation à l’Aluminerie de Bécancour. Si l’employeur évoque une réalité opérationnelle, le syndicat y voit plutôt une décision méprisante.

«C’est un manque flagrant de respect pour le processus de négociation, à deux jours de l’échéance fixée par Québec pour en arriver à une entente négociée. La direction d’Alcoa vient rire au nez du gouvernement et du processus de négociation qu’il a initié. La mauvaise foi de la partie patronale devient de plus en plus évidente», dénonce le président de la section locale 9700 représentant les 1030 lockoutés d’ABI, Clément Masse.

La multinationale rappelle que deux séries de cuves ont été arrêtées le 11 janvier 2018, «après que les membres du syndicat aient refusé l’offre proposée». La propriété d’Alcoa (74,95 %) et de Rio Tinto Alcan Inc. (25,05 %) a une capacité nominale de 413 000 tonnes métriques par année partagée à travers trois séries de cuves.

«Depuis le début du lock-out, les employés-cadres d’ABI ont exploité une série de cuves, effectué des travaux d’entretien, restauré la stabilité dans l’usine et amélioré la qualité du métal produit. Compte tenu des récents départs d’employés-cadres, une réduction de production est nécessaire, afin d’assurer la sécurité du personnel et l’entretien des équipements. Les employés-cadres actifs continueront de veiller à ce que l’aluminerie soit prête pour un éventuel redémarrage», explique-t-on dans un communiqué corporatif.

La série qui sera partiellement réduite détient une capacité nominale de 138 000 tonnes métriques par année, dont 103 000 tonnes métriques représentent la participation d’Alcoa Corporation. Cette réduction partielle devrait être finalisée d’ici vendredi le 21 décembre 2018.

«Après de longues négociations cette année, la direction d’ABI et la partie syndicale n’ont pas encore trouvé d’accord sur les conditions clés pour améliorer la productivité et la profitabilité de l’usine. La direction d’ABI reste déterminée à parvenir à un accord négocié avec la partie syndicale», poursuit Alcoa.

Pour le Syndicat des Métallos, la décision d’Alcoa de fermer la moitié des cuves restantes à son aluminerie de Bécancour témoigne d’un «flagrant mépris» pour le processus de négociation initié par le ministre du Travail. «C’est sûr que ça jette un doute un peu sur l’intention de l’employeur d’arriver à un règlement, compte tenu du moment où il prend cette décision. Et on sait que l’arrêt d’une partie des cuves augmente les coûts et le temps nécessaire à un redémarrage. Les propriétaires vont encore perdre plus d’argent», fait remarquer Clément Masse.

Celui-ci souligne que la compagnie ne cesse d’augmenter ses demandes à la table de négociation depuis le début du lock-out, «offrant beaucoup moins que l’offre refusée par les membres métallos en janvier dernier». «Alcoa veut faire payer son propre lock-out aux travailleurs et à l’ensemble de la région. Alcoa vient creuser encore plus le fossé», décrie-t-il.

Selon lui, en plus de faire subir leur lock-out aux travailleurs, Alcoa et Rio Tinto font payer cher Hydro-Québec, le gouvernement et l’ensemble des Québécois pour son conflit. En effet, dit-il, Hydro-Québec a été privée de revenus de plus de 200 millions depuis le début du conflit puisque la compagnie invoque un Act of God ou une «force majeure» pour ne pas payer l’électricité qui lui est réservée.

«En fermant ainsi la moitié de la dernière série de cuves, ABI accroît les pertes de revenus pour le gouvernement du Québec. Lorsque viendra le temps de déterminer les tarifs d’électricité pour l’avenir, c’est tous les Québécois qui en paient le prix. La multinationale se moque des Québécois», soutient le président syndical. 

Disant respecter la décision de la compagnie avec ses arguments de sécurité et d’entretien, le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité, Jean Boulet, se réjouit que dans son communiqué, Alcoa fasse allusion à un éventuel redémarrage et reste déterminée à parvenir à un accord négocié avec la partie syndicale. 

«C’est le même objectif que j’ai toujours eu en tête, que les parties en viennent à une entente à l’amiable. Un accord négocié, c’est toujours préférable. Je le réitère, c’est un conflit qui relève du domaine privé. On s’y intéresse parce qu’il est devenu un peu d’intérêt public en raison de l’impact sur les familles et leur pouvoir d’achat, l’anxiété que ça cause, les conséquences négatives pour les commerces, l’économie locale et régionale, et même pour le PIB à l’ensemble du Québec. Il y a des répercussions tellement importantes qu’il faut s’intéresser à ce dossier. Et moi, je fais encore confiance au processus de médiation tant qu’il est actif, je demeure confiant.
Par la suite, on verra, dépendamment de ce qui se passe», a-t-il confié au Nouvelliste.

Pour sa part, le député de Nicolet-Bécancour, Donald Martel, trouve cette décision «vraiment bizarre». «J’aurais apprécié qu’ils attendent au moins une semaine parce qu’on sait que quand le conflit va être terminé, de repartir les deux séries de cuves qui sont en arrêt depuis longtemps, ça va coûter très cher», a-t-il indiqué.

«Je veux m’accrocher à l’espoir. Pour moi, ce sont les deux, trois prochaines semaines qui sont importantes. C’est évident qu’il y a un fossé entre les deux. Là, on va arriver avec une proposition de rapprochement. Moi, j’ai espoir que d’un côté comme de l’autre, on va accepter de mettre de l’eau dans son vin. C’est ça mon espoir», renchérit-il.

De son côté, le maire de Bécancour, Jean-Guy Dubois, se dit inquiet de constater «qu’on est rendu à 1/6 de la production». «Est-ce que ça pourrait être stratégique à l’aube de la date du 21 ou est-ce que c’est réel qu’il y a des retraites des cadres? C’est certain qu’après un an, il doit y avoir des cadres qui doivent être fatigués d’avoir opéré. On le conçoit, on le comprend, il y a un fond de vérité. Mais pourquoi le faire à ce temps-ci? Je ne le sais pas. Je ne peux vraiment pas répondre. Ça me questionne en totalité», avoue le premier magistrat.

Le directeur général d’Innovation et Développement économique Trois-Rivières, Mario De Tilly, aurait préféré recevoir «une nouvelle contraire». «On aimerait croire au père Noël, mais on ne verra pas le traîneau. C’est mauvais signe», a-t-il déclaré.

Finalement, le député de Vimont et porte-parole de l’opposition officielle en matière de travail, d’éthique et d’intégrité des marchés publics, Jean Rousselle, exige que le gouvernement s’assure d’en arriver à un règlement dans ce dossier.  

«Il est minuit moins une dans le dossier ABI. Si les parties n’arrivent pas à s’entendre d’ici vendredi, le ministre doit nous dire quel est son plan pour mettre fin à ce conflit qui dure depuis près d’un an. Le ministre Jean Boulet doit honorer sa parole, les 1030 travailleurs et leurs familles veulent de bonnes nouvelles pour la période des Fêtes», a-t-il conclu.